L’espérance de vie, la longévité, quelques transhumanistes et des grand-mères

Parmi les préjugés tenaces concernant les populations préhistoriques, et plus largement les populations pré-industrielles, se trouve celui énonçant que les membres de ces populations mouraient forcément jeunes. Ils grandissaient vite, se dépêchaient de se reproduire, et mouraient peu après. La sélection naturelle favorisait les morts précoces, parce que les ressources étaient rares. Les personnes survivant après l’âge reproductif auraient causé une compétition pour les ressources insupportable aux plus jeunes.

On retrouve cette idée régulièrement, et je l’ai notamment repérée chez trois penseurs transhumanistes de premier plan.

Notre Laurent Alexandre national, tout d’abord. Dans La mort de la mort, il énonce doctissimement :

« L’inconséquence de ce qui nous arrive après l’âge de la reproduction n’avait guère d’importance quand on mourait peu d’années après la puberté. Il y a cinquante mille ans, l’âge moyen de la mort, vers 25 ans, correspondait à la fin de la période de reproduction qui débutait vers 12 ou 13 ans. »

Le second est Peter Diamandis, une figure internationale du transhumanisme, co-fondateur de l’université de la singularité (ici) :

« Il y a quelques centaines de milliers d’années, les humains atteignaient la puberté à 13 ans, avaient des enfants et les aidaient à grandir. A la fin de leur vingtaine, ils avaient des petits-enfants. Dans un monde de ressources rares, les générations non reproductives étaient en compétition pour l’alimentation avec leurs petits-enfants, diminuant leurs chances de transmettre leurs gènes. Une vie plus longue, donc, n’était pas un trait biologique avantageux.
L’autre aspect, c’est qu’après avoir eu vos enfants – et les naissances les plus tardives étaient en ces temps-là entre le milieu-fin fin de la vingtaine et le début-milieu de la trentaine – une maladie qui vous aurait tué à 35 ans n’aurait jamais été contre-sélectionnée. Il n’y avait pas de pression de sélection pour vous laisser vivant plus longtemps ».

Le troisième est Ray Kurzweil, autre grande figure transhumaniste, autre co-fondateur de l’université de la singularité, et il est encore plus catégorique (ici) :

« Nous avons un logiciel sous forme d’ADN. […] Mais il a évolué à une période où il n’était pas dans l’intérêt de l’humanité de vivre après 25 ans, parce que les ressources et la nourriture étaient limitées ».

 

Bien. Retenons :
L’âge moyen de la mort était de 25 ans. Vivre après 25 ans, à la rigueur 35, n’offrait pas d’avantage évolutif à nos ancêtres, parce que les ressources étaient rares. La période de reproduction commençait vers 12-13 ans, et se terminait vers 30 ans, 35 au plus tard.

Bon, vous aurez deviné que rien ne va dans ces affirmations. Remarquez que je ne leur jette pas totalement le silex. Moi-même, avant de commencer à travailler sérieusement sur l’évolution humaine, je n’aurais pas été très loin de penser ça. Mais bon. On a quand même affaire à des gens qui parlent de modifier l’humain, de bricoler le vivant. On pourrait leur demander de connaître un tout petit peu le sujet.

On ne peut se référer qu’à Homo sapiens

Si on veut prendre exemple sur nos ancêtres pour conclure quoi que ce soit sur nous-mêmes, encore faut-il essayer d’aller chercher des ancêtres qui nous ressemblent vraiment. Ceux du paléolithique supérieur. Les 50 000 ans de Laurent Alexandre restent acceptables à la rigueur, on est alors biologiquement très proches de l’urologue moyen, et les grands traits culturels qui sont les nôtres sont acquis. Mais aller chercher plusieurs centaines de milliers d’années en arrière comme le fait Diamandis n’a pas de sens. Homo sapiens n’a que 300 000 ans, et les sapiens de l’époque étaient assez différents de nous, biologiquement et culturellement. Au-delà, on parle d’espèces carrément différentes. S’il faut aller chercher des modèles dans le paléolithique, c’est dans le paléolithique supérieur et chez les chasseurs-cueilleurs récents qu’il faut le faire.

Et la première caractéristique d’Homo sapiens moderne, c’est que sa longévité a considérablement augmenté par rapport à celle des espèces qui l’ont précédé. On dispose de peu de données sur les âges au décès des humains du paléolithique supérieur, en revanche, on en a sur les chasseurs-cueilleurs modernes, plus nombreuses, plus détaillées, et plus cohérentes entre elles. Elles semblent être le bon modèle (le meilleur dont on dispose, en tout cas) quand on essaie d’évaluer la longévité d’un Homo sapiens du paléolithique. A moins qu’on ne suppose que l’espérance de vie et la longévité des chasseurs-cueilleurs se soient brutalement allongées ces derniers milliers d’années, ce qui est très peu probables, leurs conditions de vie s’étant même plutôt dégradées.

L’espérance de vie, ce n’est pas la longévité.

A force de réduire la mortalité prématurée, les sociétés modernes ont fini par assimiler qu’en gros, l’espérance de vie et la longévité sont deux notions assez proches. Notre espérance de vie est aujourd’hui de 80 à 85 ans, et, à quelques années près, c’est aussi l’âge modal au décès, l’âge auquel on meurt le plus souvent.

Mais dans les sociétés primitives, ce n’est pas du tout la même chose. On meurt beaucoup autour de la naissance, puis de moins en moins jusque vers 30 ans. Ensuite, la mortalité remonte lentement jusqu’à atteindre un deuxième pic, vers 70 ans. Quelques individus dépassent 80 ans. On a donc deux pics de mortalité, c’est une distribution bimodale. Et l’originalité de celle-ci, c’est qu’en moyenne, les populations meurent vers 30 ou 35 ans. Mais 30 à 35 ans, c’est un âge auquel on meurt assez peu. On meurt plus souvent nettement avant, ou nettement après. L’espérance de vie, vers 30-35 ans, est très éloignée de la longévité, vers 80 ans (1).
Pour plus de détails et de jolis graphiques sur cette question, vous pouvez aller voir ce thread que j’avais fait il y a quelques mois sur Twitter, ou la page des références scientifiques de ce blog.

Les ressources ne sont pas rares (mais il faut aller les chercher)

La réalité, dans le monde paléolithique, c’est que les ressources ne sont pas rares. Mais elles sont difficiles à acquérir. Il faut beaucoup de compétences pour ramener de quoi manger à la maison, et c’est très différent. Et ça n’a pas les mêmes conséquences chez les humains que chez les autres primates.

Reprenons du début : chez nos cousins, juste après sa naissance, le jeune primate est dépendant de sa mère. Quelques années plus tard, il est sevré. Il reçoit encore ensuite un peu d’aide, mais dans les grandes lignes, il peut se débrouiller seul. Il a à peu près toutes les capacités physiques et les connaissances pour le faire. Il a encore besoin d’un peu d’apprentissage culturel, mais tout le reste de sa vie, il trouvera seul l’essentiel de sa nourriture, le partage est marginal.

Chez les humains, la situation est très différente. La croissance physique est beaucoup plus lente, et l’acquisition de nourriture est beaucoup plus complexe, elle nécessite un véritable apprentissage, par exemple pour mener des actions de chasse avec des armes, ou aller chercher les parties souterraines des plantes, qui sont deux spécificités de la consommation humaine. La conséquence, c’est que contrairement aux autres primates, les humains mettent très longtemps à être capables de produire plus de nourriture qu’ils n’en consomment (jusque vers 18 ans), et ils comptent donc sur les autres membres du groupe. Ensuite, les hommes deviennent contributeurs nets pour le groupe, mais les femmes pas encore. Parce que les femmes entament alors leur période de fécondité, et, en moyenne, cette tâche leur coûte trop de temps et d’énergie pour être pleinement efficaces dans la recherche de nourriture. Elles se rattrapent plus tard, après la fin de leur période de fécondité. Et elles deviennent contributrices nettes jusque très tard, vers 70 ans. Les hommes, quant à eux, deviennent contributeurs nets vers 18 ans, et le restent jusqu’à 60. Surtout, ils sont généralement pleinement opérationnels vers 35 ans seulement, quand ils ont acquis suffisamment d’expérience et sont encore en pleine forme physique. Ensuite, leur capacité à approvisionner le groupe ne baisse que lentement : ils compensent la diminution de leurs capacités physiques par de l’expérience.

La courbe de capacité des chasseurs-cueilleurs en fonction de l’âge, elle ressemble à ça (2) :

Chasseurs-cueilleurs compétences Koster 2019

Et celle des contributions comparées aux consommations, à ceci (3), et oui, la qualité des graphiques a évolué en 20 ans :

Kapla contribution 2000

Le problème de toute société, c’est d’équilibrer ses comptes. Et les sociétés de chasseurs-cueilleurs ne sont pas très différentes des nôtres de ce point de vue. Pour que le système soit à l’équilibre, il faut que le nombre de contributeurs soit suffisant. Sachant que les chasseurs-cueilleurs ont besoin d’une longue période d’apprentissage, que les femmes ne sont contributrices nettes qu’après 40 ans, en gros, il est indispensable qu’on ait un nombre d’individus compétents qui survive suffisamment longtemps. Et surtout, on a besoin de limiter autant que possible les décès des individus au moment où ils sont le plus productifs. C’est justement à 35 ans qu’il est problématique de perdre les hommes, et même encore pas mal d’années plus tard. Une maladie qui vous aurait tué à 35 ans aurait bien été un désavantage sélectif pour vos enfants, et pour tous les enfants du groupe. L’avantage évolutionnaire est aux groupes qui parviennent à garder vivants autant que possible d’adultes, au moins jusqu’à 60 ans pour les hommes, 70 ans pour les femmes. Parce qu’on est dans des sociétés de coopération, et pas seulement de compétition pour les ressources.

Mais même après 60 ans, on a intérêt à garder encore un peu en vie les vieillards. Parce que si l’espèce humaine se caractérise par sa coopération, elle se caractérise aussi par sa culture. Les personnes trop âgées pour être contributrices nettes d’un point de vue économique restent encore des mines de savoir utiles au groupe, d’autant plus qu’on est dans des sociétés orales. Elles peuvent aussi continuer à participer aux soins aux enfants, avoir un rôle de médiateur, de pacificateur dans le groupe, etc. A moins que la situation soit vraiment difficile, garder les vieillards est avantageux. On peut penser aussi que, même quand leur poids devient trop lourd, on ait pu continuer autant que possible à en prendre soin, parce que l’humanité, c’est aussi de la compassion, de l’amour, de la reconnaissance pour tout ce que les anciens ont apporté, etc. D’un point de vue évolutionnaire, on peut se demander d’ailleurs si les groupes capables de prendre soin des individus handicapés ou très âgés ne sont pas justement ceux dont les capacités culturelles étaient les plus développées, ce qui était sans doute un autre avantage… On retrouve d’ailleurs des preuves de soins prodigués durant de longues années à des enfants handicapés, avec pour le coup aucun avantage économique pour le groupe, chez Sapiens, mais aussi Néandertal.

Ménarche et ménopause

Autre affirmation douteuse : nos ancêtres atteignaient la puberté vers 12-13 ans, et avaient immédiatement des enfants. Les données sur l’âge de la ménarche (méno-pause, la fin des règles, mén-archè, le début) chez les jeunes filles des sociétés traditionnelles s’accordent en réalité vers 16 ans en moyenne, et l’âge au premier enfant vers 18 ans au moins (4), tandis que le dernier enfant arrive en moyenne vers 40 ans, même si les risques de mortalité en couche augmentent avec l’âge. La ménopause quant à elle survient, chez les femmes des sociétés traditionnelles comme dans nos sociétés, en moyenne vers 50 ans.

La ménopause est depuis des décennies un sujet de discussion inépuisable entre anthropologues. Parce que ce n’est pas tout à fait une spécificité humaine, mais c’est tout de même quelque chose de très rare dans le règne animal. Chez la plupart des animaux, et en tout cas des autres primates, les femelles restent fertiles presque jusqu’à leur mort. Tant pis pour le dernier petit arrivé, qui risque fortement de voir sa mère mourir avant son sevrage. Mais chez les femmes, l’espérance de vie après la ménopause est encore d’une vingtaine d’années dans les sociétés traditionnelles (oui, avant même l’arrivée de la médecine moderne), et ce n’est qu’une moyenne, des femmes peuvent vivre 30 ou 40 ans après. Ça pose des tas de questions : est-ce que c’est la période de fertilité qui s’est réduite chez les humaines, est-ce qu’au contraire elle est restée stable, et ce serait la longévité qui aurait augmenté ? Et quels ont été les avantages à vivre si longtemps alors que l’on n’est plus fertile ? Dans l’optique de nos trois génies transhumanistes, ces 30 ans d’infertilité sont un insupportable gaspillage où les femmes ne propagent pas leurs gènes tout en consommant des ressources. Ces gens-là n’ont peut-être pas eu de grand-mère ?

Grand’ma powa’ !

Parce que ce que constatent les anthropologues, c’est que les grand-mères, ça compte. Nous l’avons vu, les femmes sont déjà contributrices nettes pour le groupe jusque vers 70 ans. Et les grands-parents le sont directement pour leurs petits-enfants (5) :

Gurven Kaplan grand mère contributions

Mais au-delà de la comptabilité des ressources, on constate que les enfants ont des chances de survie fortement améliorées lorsque leur grand-mère, particulièrement leur grand-mère maternelle, est présente à proximité. On le retrouve dans toutes sortes de cultures, d’ailleurs. La grand-mère aide à l’acquisition des ressources, à l’éducation, au soin, et permet à sa fille d’avoir elle-même plus d’enfants.

Une étude récente a d’ailleurs montré que si la grand-mère maternelle habite dans un foyer différent de ses petits enfants, le nombre d’enfants survivants diminue en fonction de l’éloignement des deux foyers (6). Plus la grand-mère habite loin, moins on a d’enfants survivants. Une autre montre une limite à l’efficacité des grand-mères. En l’absence de médecine moderne, cette limite semble être de l’ordre de 75 ans. Au-delà, et toujours en moyenne, il semble que les grand-mères ne soient plus capables d’apporter d’aide déterminante (7).

Il y aurait encore énormément à dire sur cette « hypothèse de la grand-mère », mais ça méritera un billet dédié, celui-ci est déjà bien assez long.

En résumé

La longévité n’est absolument pas d’une trentaine d’années, mais d’à peu près 80 ans, même chez les populations de chasseurs-cueilleurs. Ce sont les chances d’y parvenir qui sont beaucoup plus faibles que dans les populations industrielles, mais 70 ans est relativement couramment atteint.

On commence rarement à faire des enfants à 12 ou 13 ans, mais plutôt vers 18 ans. On ne cesse pas de faire des enfants vers 30 ans, mais plutôt vers 40.

Les générations non reproductives ne sont pas en compétition avec les générations plus jeunes (ou alors vraiment très tard), mais au contraire, sont un soutien crucial pour ces générations. Les grand-mères maternelles étant particulièrement utiles à leurs filles et à leurs petits-enfants (et ça n’a pas changé). Il y a un avantage évolutif majeur à vivre plus vieux.

Le contresens de nos stars du transhumanisme est d’oublier que l’espèce humaine est, entre autres, coopérative, éminemment culturelle, et que le soin y compte beaucoup.

Si les transhumanistes veulent vraiment améliorer le sort de l’humanité, il serait bon qu’ils éliminent leurs préjugés (on en retrouve quelques autres chez Yuval Noah Harari) et se basent sur ce que nous sommes vraiment.

C’est tout pour aujourd’hui. Je n’ai pas mis toutes les sources, vous pouvez en retrouver pas mal ici.


 

(1) Longevity among Hunter-Gatherers: A Cross-Cultural Examination
Michael Gurven, Hillard Kaplan
Population and developpement revue, 2007
(2) The life history of human foraging : cross-cultural and individual variation
Jeremy Koster et al., 2019

(3) A Theory of Human Life History Evolution: Diet, Intelligence, and Longevity
Hillard Kaplan et al.
Evolutionnary anthropology, 2000

(4) Human Adaptation to the Control of Fire
Richard Wrangham & Rachel Carmody
Evolutionnary anthropology, 2010
(5) Beyond the Grandmother Hypothesis: Evolutionary Models of Human Longevity
Michael Gurven & Hillard Kaplan
American psychological association, 2009
(6) Using geographic distance as a potential proxy for help in the assessment of the grandmother hypothesis
Sacha C. Engelhardt et al.
Current biology, 2019
(7) Limits to Fitness Benefits of Prolonged Postreproductive Lifespan in Women
Chapman et al.
Current biology, 2019

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