Affirmations

Richard Monvoisin.
Cours de Zététique à l’Université de Grenoble. N°11, épisode 1. Histoire et pseudo-histoire.
https://www.youtube.com/watch?v=wOSP4uVSxik

Richard Monvoisin enseigne la zététique et l’esprit critique à l’Université de Grenoble. L’objectif de ce cours n°11 est d’exposer divers clichés historiques. Il y a un court passage sur la préhistoire. Plusieurs affirmations sont fausses ou très discutables.

« La représentation classique des hommes préhistoriques, c’est ça, vous avez un bonhomme à moitié nu qui essaie de planter des trucs pointus dans des mammouths laineux, ou alors, si vous avez lu Rahan, voici la représentation classique de Rahan fils de Crao, qui dans les âges farouches s’orientait avec son coutelas d’ivoire. […] Peut-être les plus vieux d’entre vous se rappellent du capitaine caverne, qui était très poilu, ce qui pose un problème sur le plan évolutif, y’a aucune raison de penser que les anciens hominidés soient poilus comme ça. » Richard Monvoisin

Cette première affirmation pose évidemment problème. Il y a toutes les raisons de penser que les anciens hominidés étaient poilus. La perte principale de pilosité se produit vers -2 millions d’années, associée à l’augmentation de capacité de sudation, à l’allongement des jambes, aux diverses modifications anatomiques permettant la course d’endurance, et à l’inactivation du gène Cmah (qui semble améliorer les capacités d’endurance). Mais la réduction de pilosité n’est alors pas totale, et se poursuit ensuite durant ces 2 millions d’années.

Nina Jablonski skin evolution
Evolution de la pilosité humaine selon Nina Jablonski

Pour les données scientifiques sur les adaptations à la course d’endurance : https://anthropogoniques.com/accueil/adaptations-a-la-course-dendurance/

On peut supposer que Richard Monvoisin, quand il parle ainsi d’anciens hominidés, pense en fait aux Homo sapiens, et manque seulement de précision. La suite de son propos semble montrer que non :

« Si vous étiez assis à côté d’un Australopithèque dans le train, vous ne verriez pas la différence avec un autre passager, hein. » Richard Monvoisin.

C’est bien évidemment totalement faux. Les Australopithèques étaient vraiment très différents de nous, beaucoup plus petits, ils étaient bipèdes mais à la démarche probablement pas parfaitement assurée, ils avaient encore beaucoup de poils (ils sont situés, sur la frise ci-dessus, AVANT la perte de poils principale), une capacité crânienne de 400cm3, mesuraient mois d’1m40… Non, impossible de passer pour un Homo sapiens. Erectus aurait été reconnaissable tout de suite lui aussi, malgré sa stature érigée et sa morphologie proche de la nôtre, du fait de sa capacité crânienne réduite. Seuls les Homo sapiens anatomiquement modernes ne seraient pas reconnaissables facilement. Des Homo sapiens archaïques (-200 000 ans et plus) et des néandertaliens pourraient peut-être passer inaperçus si personne ne les regarde vraiment attentivement, mais seraient déjà sensiblement différents de nous.

‘Les 4 idées reçues, j’en ai gardé que 4, elle sont un peu faciles j’imagine pour vous, mais pas pour tout le monde, pas pour certains proches de Donald Trump, par exemple, ils ne sont pas contemporains des dinosaures, les hommes préhistoriques et les femmes préhistoriques, ils sont pas plus velus que nous et ils n’habitaient pas beaucoup les cavernes, pour une raison assez simple, c’est que ça caille dans les cavernes, c’est froid et c’est souvent humide […] et puis  surtout ils chassaient qu’exceptionnellement le mammouth, pour une raison qui est assez facile à comprendre, c’est que c’est ultra-dangereux de chasser le mammouth, semble-t-il et donc ils avaient plutôt tendance à glaner et à bouffer des charognes, mais évidemment quand on sait que ce sont nos ancêtres on n’a pas tellement envie de reconnaître qu’on était plutôt charognards à cette époque-là, des fois ils se nourrissaient de petits lapin et de petites proies faciles à attraper, mais certainement pas de mammouths, il fallait vraiment que le mammouth se soit boité dans un trou pour qu’ils se jettent sur lui, quoi, et à plusieurs, parce que c’est dangereux. »

Il y a une multitude de problèmes dans ce passage. D’abord, l’idée qu’une période aussi longue que le paléolithique soit homogène. C’est évidemment faux, et même une analyse très grossière devrait différencier pour le moins les différentes espèces et périodes (dans parler des différences intra-spécifiques, mais ça nécessite des compétences spécialisées). Le passé charognard est une réalité, mais on peut se demander si vraiment nous avons tant de mal à le reconnaître, ou si simplement il est mal connu du grand public. La chasse aux grands animaux quant à elle est bien attestée sur près de 2 millions d’années, il faudrait là aussi distinguer selon les périodes, les lieux et les espèces. On pourrait remarquer qu’entre les « petits lapins » et les mammouths, il y a aussi une grande variété d’espèces de taille et de dangerosité intermédiaires. Mais surtout que, contrairement à l’idée reçue, chasser des proies d’une certaine taille n’est pas forcément plus difficile et moins rentable que d’attraper de petites proies, notamment quand on dispose d’excellentes capacités d’endurance, de régulation de la chaleur et de lancer de projectiles. Une proie de taille moyenne est plus facile à suivre, à mettre en hyperthermie ou à atteindre d’un projectile qu’une petite proie. Ce cliché de l’homme (ou de la femme) préhistorique peu capable de chasser est très répandu, et a une longue histoire, notamment dans les milieux militants.

Mais, dernier point, même la question de la chasse au mammouth semble erronée. De nombreuses études attestent d’une chasse au mammouth, à l’éléphant et autres proboscidiens qui n’a rien d’exceptionnel, et qui aurait été même très répandue, voire vitale pour ses apports en lipides. Voir par exemple Ben-Dor et al, 2011, Agam & Barkai, 2018, et de nombreuses autres publications rassemblées ici : https://anthropogoniques.com/chasse-au-mammouth-et-autres-proboscidiens/

Plus encore, d’après Wibing et al, 2019, à partir d’analyses isotopiques, le mammouth pourrait avoir été la première source de protéines animales aussi bien des Néandertaliens que des Sapiens au début du paléolithique supérieur, dans la majeure partie de l’Europe. Les autres contributeurs à l’alimentation étant d’autres grands animaux :

Mammouth pourcentages consommation

La question en anthropologie est plutôt de savoir si cette chasse aux grands animaux a été ou non suffisamment massive pour expliquer la disparition de la mégafaune si abondante au paléolithique : https://anthropogoniques.com/extinctions-pre-industrielles/

Voilà, si vous voulez bosser ces questions-là, sur les rapports entre anthropologie naïve et anthropologie site savante, vous pouvez lire Stoczkowski, qui a fait un très bon livre là-dessus. Richard Monvoisin.

Il est intéressant de noter les références à l’anthropologie savante, ou celles, un peu plus tôt dans le cours de Monvoisin, à l’ethnocentrisme. Penser que les préhistoriques étaient de mauvais chasseurs entre dans l’immense catégories des préjugés négatifs et naïfs sur nos ancêtres, simplement parce qu’on ne connait pas cette époque, et qu’on n’arrive pas à imaginer qu’ils puissent avoir été terriblement capables.

Monvoisin clichés
Richard Monvoisin, capture d’écran du cours de zététique n°11

Intéressant aussi de noter que Richard Monvoisin fait avec le paléolithique précisément ce qu’il met en garde de ne pas faire par ailleurs. Ainsi, quelques minutes plus tôt, au début de ce même cours, à propos du moyen âge :

« on range tout ça dans une catégorie du moyen âge, un moyen âge un peu flou, une catégorie un peu floue […] y’a des grosses zones d’ombre, le moyen âge est un peu vu comme un paquet alors que c’est une période qui dure 1000 ans. » Richard Monvoisin.

Étrange d’expliquer qu’il ne faut pas voir le moyen âge comme « un paquet » pour, une dizaine de minutes plus tard dans le cours, venir présenter une période plusieurs milliers de fois plus longue exactement de la même manière. Il semble que l’esprit critique le plus avisé et le plus désireux de dénoncer les clichés se perde dans une période comme le paléolithique. C’est compréhensible tant la période est complexe et difficile à connaitre en détails, cependant, il conviendrait d’être beaucoup plus prudent.


Sur l’idée de l’homme préhistorique pas très doué pour la chasse, on retrouve ce cliché dans une multitude d’écrits, de conférences… Généralement accompagnée de l’idée d’un végétarisme assez important.

« Dans les régions tempérées et tropicales où l’homme est apparu parmi les hominidés, les végétaux constituaient la principale source de nourriture. Soixante-cinq à quatre-vingts pourcents de ce que les êtres humains mangeaient dans ces régions au cours du paléolithique, du néolithique et des temps préhistoriques était cueilli ; il n’y a que dans l’extrême Arctique que la viande constituait la base de la nourriture. Les chasseurs de mammouths occupent les murs des cavernes et les esprits de manière spectaculaire, mais en réalité, ce qui nous maintenait en vie et bien-portants, c’était la récolte de graines, de racines, de germes, de pousses, de feuilles, de noix, de baies, de fruits et de céréales, auxquels s’ajoutaient des insectes et des mollusques, ainsi que la capture d’oiseaux, de poissons, de rats, de lapins et autre menu fretin sans défense pour rajouter des protéines. » Ursula Le Guin, La Théorie de la fiction panier. Traduction Jérémie Bonheur, Le Partage.

65 à 80% de végétaux dans l’alimentation n’est pas l’affirmation la plus extrême qu’on ait vue. Cependant, il semble que 65% soit plutôt la borne haute de la part végétale moyenne consommée aux basses latitudes, du moins par les chasseurs-cueilleurs modernes, qui sont la base des premières spéculations sur l’alimentation préhistorique. Eaton et Konner, 1985, parle de 65% d’aliments d’origine végétale, tandis que Cordain et al., 2000, trouve le ratio quasiment inverse de moins de 34% d’aliments d’origine végétale.

Total dependence on animal food

D’autres auteurs tels que Crittenden & Schnorr, 2017, bien que critiquant précisément les résultats de Cordain et al., 2000, suggèrent tout de même des pourcentages d’aliments végétaux allant de 53 à 65% pour les climats chauds. La borne de 65% semble bien être une borne supérieure, à quelques exceptions près, dont on peut se demander si les populations ne sont pas en situation particulièrement difficiles (statures très faibles, IMC très bas, perte des territoires de chasse, acculturation…).

D’autres auteurs remarquent que ces données sont collectées sur des chasseurs-cueilleurs récents, dont l’environnement n’a plus rien à voir avec l’extraordinaire richesse faunistique du paléolithique. Ben-Dor, 2018 constate que la masse moyenne des mammifères est passée de 500 à 10kg dans l’intervalle : le chasseur de lapins a plus de chances d’être trouvé au 20ème siècle qu’au paléolithique. L’ethnologie rapporte la capture d’une multitude d’animaux autres que les lapins, et parfois sans technologie. En effet, l’idée d’humains contraints au paléolithique de se contenter de quelques proies lentes semble très répandue dans les milieux militants.

« La satisfaction de nos besoins a longtemps reposé sur la consommation d’animaux symbiotiques (ou de leurs prédateurs), tels que les limaces et escargots, les vers et larves, les insectes et coquillages, ou tout animal malhabile facile à attraper. Faute de crocs, de griffes et d’autres capacités physiques propres aux prédateurs sauvages, les grands animaux ne sont devenus accessibles à la consommation humaine qu’à partir de l’invention des techniques de piégeage, de chasse et de pêche. »
Vive la B12, site de la fédération végane.

Pourtant, les Achés du Paraguay attrapent des tatous, pacas (un rongeur d’une dizaine de kilos), nasuas (un mammifère carnivore d’environ 5kg) à la main (Hawkes et al., 1982). La même étude rapporte une méthode de pèche consistant simplement à créer un petit barrage avec des branches et à attraper les poissons à la main. Même en situation de forte diminution des espèces chassables, les compétences des chasseurs-cueilleurs sont remarquables.

Why hunters gather Ache 1982

Mais les grands animaux sont eux aussi présents à la table du genre Homo depuis près de 2 millions d’années. Soit qu’ils aient été charognés activement (on fait fuir les prédateurs et les autres charognards), soit qu’ils aient été chassés par des méthodes de type chasse à l’épuisement.