C’est une bonne situation, ça, charognard ?

« Nos ancêtres du paléolithique, de valeureux chasseurs ? Tu parles. Pour l’essentiel    de l’histoire de l’humanité, ils ont été surtout des charognards opportunistes qui récupéraient ce qu’ils pouvaient sur des carcasses abandonnées par les vrais carnassiers, et attrapaient parfois une petite proie facile. »

Mmmm… Outre que c’est même pas vrai pour la chasse, je vois que tu connais pas bien le charognage, toi…
Allez viens, je t’explique.

Le charognage a sans doute été pratiqué par plus ou moins toutes les espèces du genre Homo, avant et parallèlement à l’adoption d’un véritable comportement prédateur. Il est en conséquence une composante importante de l’histoire de l’humanité, et il est souvent présenté en opposition à la chasse : si nos ancêtres étaient charognards, ils n’étaient pas ou peu chasseurs. Par ailleurs, le charognage est parfois présenté comme ne nécessitant ni force physique ni agressivité. Il pouvait donc être pratiqué par tous les individus d’un groupe, sans distinction de force ou de taille, et n’a pas pu conduire à la sélection de traits agressifs.

Cette vision du charognage semble pourtant assez éloignée de ce qu’a pu être cette activité chez nos lointains ancêtres, ou de ce qu’elle peut être encore chez les chasseurs-cueilleurs contemporains. Certes, il arrive qu’en batifolant dans la savane, on tombe sur une carcasse abandonnée, de laquelle on peut récupérer quelques bouts de viande (pas toujours ridicules, d’ailleurs(1)) et quelques os à moelle ayant résisté aux mâchoires des hyènes, ou que l’on tombe sur une carcasse un peu plus fournie, provisoirement abandonnée à la fourche d’un arbre par un léopard.  C’est ce qu’on appelle charognage passif. Mais cette forme de charognage, probablement la première pratiquée par les représentants de la lignée humaine, risque de peiner à apporter une alimentation substantielle à des groupes entiers d’hominines, dont on suppose qu’ils pouvaient dépasser la centaine d’individus aux confins du pliocène (2).

La part de la hyène

Mais quelque part entre -3 et -2 millions d’années, il semble que  des hominines commencent à accéder de plus en plus souvent à des carcasses beaucoup plus fraiches et beaucoup plus complètes. A l’évidence, on ne se contente plus de ce qu’ont laissé les autres : on vient leur disputer. Le charognage est de moins en moins passif. Un charognage actif permet d’accéder à une part plus importante de l’animal, mais il nécessite de se confronter aux autres charognards, voire aux prédateurs eux-mêmes.

Oui, parce qu’une première option consiste à laisser le prédateur finir sa part, puis se  débrouiller pour être le premier charognard sur la carcasse, y prélever tout ce qu’on peut avant les autres. Elle nécessite potentiellement de se confronter à des animaux aussi dangereux et tenaces que des hyènes, et nécessite forcément des caractéristiques physiques et des compétences adéquates.

La part du lion

Mais la seconde option consiste à s’en prendre directement au prédateur, idéalement dès qu’il a tué sa proie, et à tenter de la lui voler aussi entière que possible, ce qui implique, bien entendu, de la défendre ensuite à la fois contre le prédateur (ou les prédateurs, qui sont souvent sociaux) et contre les charognards. Cette option particulièrement périlleuse (parfois appelée cleptoparasitisme) est aussi particulièrement rentable. Pour un hominine à la recherche de nutriments de haute valeur, accéder à une carcasse entière permet d’obtenir non seulement de grandes quantités de viande, mais aussi d’accéder à l’ensemble des parties les plus nutritives de l’animal, qui sont généralement les premières que consomme le prédateur.

Charognard, un vrai métier

Parvenir à accéder aux carcasses entières est donc un enjeu fondamental, favorisé par un ensemble de caractéristiques physiques et de compétences techniques et sociales : être capable de déterminer le moment idéal pour intervenir (rien de plus déplaisant que de chasser un prédateur pour voir sa proie se relever et déguerpir) ; être capable de surveiller l’activité des prédateurs et des proies, de comprendre finement leur comportement, de les pister ; se coordonner pour chasser les concurrents ; s’organiser plus finement encore pour permettre à quelques-uns d’intervenir sur la carcasse pendant que les autres tiennent en respect ces concurrents, etc. Être plus grand, plus gros, plus fort, plus agressif, est évidemment un avantage. Savoir lancer efficacement des projectiles ou manier des bâtons est un plus. 

Du charognage actif à la chasse ?

Cette liste de caractéristiques et de compétences est finalement assez proche de celles requises pour devenir prédateur à son tour. Un certain nombre  d’indices suggèrent qu’au cours de l’évolution humaine, la chasse est progressivement venue compléter, voire supplanter le charognage, qui ne disparaît cependant jamais totalement, avec possiblement un important changement vers -2 millions d’années. Le passage par une étape charognarde n’invalide donc pas  l’hypothèse de l’importance de la chasse dans l’évolution humaine. Au contraire, elle a pu être un préalable nécessaire à la sélection d’un certain nombre de caractéristiques facilitant le passage à des activités de chasse au grand gibier.

Du point de vue de l’audace et de l’agressivité, disputer des carcasses à de grands prédateurs ou d’autres charognards est même une activité potentiellement plus dangereuse que des activités de chasse ciblant par exemple des ongulés de taille moyenne tels que des gnous ou des zèbres. Difficile en conséquence d’affirmer que ce charognage ne nécessite pas de force physique, de courage ou d’agressivité.

Mais donc, c’est une bonne situation, charognard ?

Nous avons vu que même le charognage passif est susceptible d’apporter des gains non négligeables. Certaines carcasses peuvent être abandonnées alors qu’il reste encore quelques bonnes quantités de viande. On peut supposer par exemple qu’en suivant de près les prédateurs, en comprenant finement leur comportement, il est possible de profiter plus souvent de ces opportunités. De même en volant les proies partiellement consommées volées à un léopard ou quelque chose qui lui ressemble, ce qui nécessite là encore une bonne compréhension de leur comportement. Mais évidemment, une fois partagé entre tous, ça reste limité, et l’intérêt principal est probablement l’accès à la moelle osseuse.

Les revenus du charognage actif/cleptoparasitisme semblent quant à eux clairement substantiels. Ce sont des carcasses entières ou presque qui sont obtenues de la sorte. Il semble même que les premiers humains, voire les pré-humains, aient pu être tellement efficaces qu’ils aient commencé à peser sur les populations de prédateurs avant même -2 millions d’années (3). Mais pas n’importe quels prédateurs : les plus gros, ce qui laisserait penser qu’ils étaient les concurrents directs de redoutables carnassiers.

Faurby et al. 2020 extinction rate

Quand on pense charognage et évolution humaine, il faut retenir que les méthodes de charognage utilisées ne sont pas uniquement des méthodes passives sans danger, et ne limitent pas forcément les hominines qui les pratiquent à quelques restes de viande et de moelle osseuse. Au contraire, les premiers humains semblent avoir pratiqué de plus en plus assidument le charognage actif, puis probablement la chasse, avec une efficacité croissante, et un rendement croissant lui aussi.

Donc oui, charognard, c’est clairement une excellente situation pour jeunes hominines dynamiques, tu m’enlèveras pas ça de la tête.

 


(1) Briana Pobiner
The zooarchaeology and paleoecology of early hominin scavenging
Evolutionary anthropology

(2) Willems & van Schaik
The social organization of Homo ergaster: Inferences from anti-predator responses in extant primates
Journal of human evolution, 2017

(3) Faurby et al.
Brain expansion in early hominins predicts carnivore extinctions in East Africa
Ecology letters, 2020

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