Yuval Noah Harari, Sapiens, lecture critique (3) : le muscle et la cervelle


3ème volet de la lecture critique de Sapiens, si vous n’avez pas lu les premiers, c’est ici :
1er épisode : Une révolution culturelle ?
2ème épisode : Un animal insignifiant ?

Cerveau contre muscles ?

Harari poursuit sa description de l’évolution humaine en se penchant cette fois plus en détails sur les conséquences de posséder un gros cerveau.

Les humains archaïques payèrent leur gros cerveau de deux façons. Premièrement, ils passèrent plus de temps à chercher de quoi se nourrir. Deuxièmement, leurs muscles s’atrophièrent. Comme un gouvernement détourne des fonds de la défense vers l’éducation, les hommes détournèrent de l’énergie des biceps vers les neurones. Que ce soit une bonne stratégie pour survivre dans la savane ne va pas de soi. Si un chimpanzé ne peut l’emporter dans une discussion avec un Homo sapiens, le singe peut le déchiqueter comme une poupée de chiffon.

Plusieurs affirmations, donc, qui semblent faire sens. Mais qu’en est-il vraiment ?

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Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (2) : Un animal insignifiant ?

Cet article est le second de ma série sur Sapiens, de Yuval Noah Harari. Vous pouvez retrouver le 1er article ici.

Un animal insignifiant

La seconde affirmation essentielle d’Harari concernant le paléolithique est donc que les humains sont restés, très longtemps, au moins jusqu’à la supposée révolution cognitive il y a un peu moins de 70 000 ans, des animaux insignifiants.

Il y a eu des êtres humains bien avant qu’il y ait histoire. Des animaux très proches des hommes modernes apparurent il y a environ 2,5 millions d’années. Pendant d’innombrables générations, cependant, ils ne se distinguèrent pas de la myriade d’organismes dont ils partageaient les habitats.
[…] Ce qu’il faut avant tout savoir des hommes préhistoriques, c’est qu’ils étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses.

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2013, page 13.

On retrouve là l’image d’Epinal d’hommes préhistoriques faibles, survivant à peine dans une nature hostile, proie de tous les prédateurs et peinant à trouver de quoi se nourrir. Le mythe de l’homme nu déjà présent chez Platon, donc. Continuer à lire … « Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (2) : Un animal insignifiant ? »

Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (1) : Une révolution culturelle ?

Je voulais faire un unique article principalement sur le premier chapitre de Sapiens (chapitre sur le paléolithique, avec une partie du 2ème), mais je m’aperçois à chaque relecture qu’il y a beaucoup plus à dire que je ne le pensais, et que le tout serait vraiment très long. Je scinde donc en plusieurs billets pour rendre la lecture plus facile.
2ème partie : Un animal insignifiant ?

Sapiens est l’un des plus formidables succès de librairie de ce début de siècle : une dizaine de millions d’exemplaires vendus à travers le monde, dont un millions en France. Mais plus que ça, le succès du livre a permis à Harari d’obtenir l’oreille des grands dirigeants mondiaux,  des innovateurs de la Silicon Valley et l’admiration des intellectuels et des médias. Le Point le décrit même comme « Le penseur le plus important du monde« . Pourtant, Sapiens semble pécher par quelques faiblesses et manquer passablement de rigueur. Je ne vais me permettre de parler que de ce que je connais le mieux, à savoir la partie paléolithique du livre, décrite principalement dans le premier chapitre, mais d’autres ont souligné les faiblesses de l’ensemble (par exemple ici, en français, et ici, en anglais).

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Anthropocène et complexité (1) : enlarge your forest ?

L’écologie est une science difficile. La complexité des écosystèmes et des relations entre les humains et le reste du vivant est déjà à elle seule suffisante pour occuper une armée d’écologues. Les choses se compliquent encore en temps d’anthropocène (les dynamiques s’accélèrent) et de crainte d’effondrement : à la complexité de la situation vient s’ajouter le problème des discours exagérément optimistes, ou exagérément pessimistes, des demandes de solutions immédiates. Or, il y a un danger majeur pour qui veut agir sérieusement (c’est-à-dire efficacement) en écologie : c’est celui de poser un mauvais diagnostic sur la situation, et donc de proposer de mauvaises solutions, qui risquent d’aggraver les choses. Et un mauvais diagnostic, ça peut être aussi bien un diagnostic trop alarmiste qu’un diagnostic pas assez alarmiste.

Pour illustrer la complexité des situations écologiques, je partirai d’une information a priori réjouissante :

La forêt progresse en Europe

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Carnisme

Au tournant du 21ème siècle, la psychologue sociale et activiste américaine Melanie Joy constate qu’il manque à notre vocabulaire un terme pour désigner le fait de considérer que consommer de la viande, et plus largement des produits d’origine animale, est un fait normal et indispensable. Elle utilise un quasi-néologisme, le « carnisme » (en fait le terme désignait dans certaines langues et à certaines époques la consommation de viande, souvent sa consommation excessive*) pour désigner le fait de considérer comme normal de consommer de la viande (et autres produits animaux) sans s’interroger sur la nécessité, notamment physiologique, de le faire. Continuer à lire … « Carnisme »

L’espérance de vie, la longévité, quelques transhumanistes et des grand-mères

Parmi les préjugés tenaces concernant les populations préhistoriques, et plus largement les populations pré-industrielles, se trouve celui énonçant que les membres de ces populations mouraient forcément jeunes. Ils grandissaient vite, se dépêchaient de se reproduire, et mouraient peu après. La sélection naturelle favorisait les morts précoces, parce que les ressources étaient rares. Les personnes survivant après l’âge reproductif auraient causé une compétition pour les ressources insupportable aux plus jeunes.

On retrouve cette idée régulièrement, et je l’ai notamment repérée chez trois penseurs transhumanistes de premier plan. Continuer à lire … « L’espérance de vie, la longévité, quelques transhumanistes et des grand-mères »

Le feu et la viande (5) : construire et alimenter un gros cerveau

Précédemment dans Anthropogoniques
Le feu et la viande (1) : une légende urbaine ?
Le feu et la viande (2) : un problème pas si simple.
Le feu et la viande (3) : pertinence chronologique de l’hypothèse du feu
Le feu et la viande (4) : pertinence chronologique de l’hypothèse animale

 

La nutrition, comme tout ce qui concerne le vivant, c’est complexe. Et quand on parle de nutrition et d’évolution, on a un problème : les paléoanthropologues sont rarement nutritionnistes, et les nutritionnistes rarement paléoanthropologues. Même si sont publiées de plus en plus d’études plus approfondies (1)(2)(3)(4), très souvent, la question de la nutrition du cerveau au cours de notre évolution est évoquée de manière simpliste. Souvent à travers deux notions basiques : l’énergie, réduite au glucose. Et les protéines, vues comme un ensemble monolithique.

Ce n’est évidemment pas suffisant pour comprendre les défis posés par l’évolution du cerveau humain. Non seulement ce n’est pas suffisant, mais ça conduit souvent à des contresens complets. Continuer à lire … « Le feu et la viande (5) : construire et alimenter un gros cerveau »