La guerre de l’amidon aura-t-elle lieu ?

« Qu’est-ce que tu me chantes, là ? Une guerre de l’amidon, maintenant ? En anthropologie ?

« En paléoanthropologie, s’il te plait. »

« Mais pourquoi l’amidon déclencherait-il une guerre ? On parle bien de la même chose, on est d’accord ? L’amidon ? Cette grosse molécule glucidique servant aux plantes à stocker de l’énergie et aux industriels à stocker de la marge ? La molécule la plus banale qui soit. Le truc qui casse vraiment pas trois pattes à un canard. Canard, d’ailleurs, qui ayant quelques millions d’années d’expérience de migrations intercontinentales à faire valoir à la pomme de terre, a bien compris que pour les longs courriers, c’est sur les lipides qu’il faut baser le carburateur. Et tu me dis que ce truc pourrait déclencher une guerre en paléoanthropologie ? »

« Justement, je te le dis, la guerre n’est pas certaine. On va se coltiner un moment une controverse. Une belle controverse des familles, avec mobilisation des plus grandes revues scientifiques, coups de pubs indus et conclusions abusives… Mais même cette controverse n’a pas forcément lieu d’être. »

« Bon, je suppose que je vais comprendre. Quand tu dis conclusions abusives, tu parles de la récente publication sur le microbiote oral des humains du paléolithique ? Où l’on apprenait qu’aussi bien Sapiens que Néandertal avaient conservé dans leur bouche des bactéries permettant de mieux digérer l’amidon ? »

« C’est le dernier exemple en date, en effet. C’est un travail de très haut niveau, qui permet de conclure essentiellement une chose : ces humains étudiés n’avaient probablement jamais totalement cessé de consommer de l’amidon et conservaient ces bactéries d’un ancêtre commun assez lointain. Mais l’étude ne permettait absolument pas de savoir quelle quantité ils en consommaient, par exemple. »

« Je suppose que c’est là que le bât blesse » ?

« Précisément. Par exemple, dans ScienceMag.org, Ann Gibbons titre à partir de cette étude que les néandertaliens se gavaient de glucides, et que ça aurait aidé à faire grossir leur cerveau. Or, ce sont précisément deux choses que ne dit pas l’article d’origine. 1. Parce qu’on ne sait rien des quantités consommées, et certainement pas s’ils s’en gavaient. 2. Parce que l’article d’origine ne fait que suggérer que ça aurait pu aider à faire grossir leur cerveau. Et pourquoi pas, d’ailleurs. Simplement, on n’en sait rien, c’est une simple hypothèse. »

« Et ce n’est pas la première fois qu’on voit ce genre de choses ? »

« Non, effectivement. Ces dernières décennies, un véritable renouveau méthodologique est venu permettre une réanalyse des plantes consommées au paléolithique. Une bonne nouvelle, a priori, qui vient répondre à une difficulté : les plantes ont le défaut de se conserver plus difficilement que les os, par exemple, et donc, on en retrouve moins de traces. Il est donc plus difficile de prouver quelles plantes mangeaient nos ancêtres. Des méthodes plus fines ont permis d’aller retrouver d’infimes traces de plantes dans les cendres des foyers, ou dans le tartre dentaire des humains. Ou même plus récemment de reconstituer leur microbiote oral.
Et toutes ces études convergent pour montrer :
– que les humains étudiés consommaient une grande variété de plantes, y compris des plantes à amidon et des graines, parfois cuites, parfois crues.
– que le genre Homo semble avoir toujours gardé un microbiote oral adapté à la digestion de l’amidon. »

« Et ces études posent problème ? « 

« Pas du tout, tant que les conclusions qui en sont tirées ne sont pas abusives. Elles permettent de savoir que les humains, dès le paléolithique, ont consommé les ancêtres des céréales, par exemple, ce qui ne faisait pas consensus. Jusque-là, pas de problème. Mais on en est arrivé à partir de là à tirer des conclusions du type de celles d’Ann Gibbons : les humains « se gavaient » de ces plantes. Or ça, vraiment, on n’en sait rien. »

« Pourquoi » ?

Tout simplement parce que les méthodologies employées par ces études ne permettent pas d’évaluer les quantités consommées par les individus étudiés. Avec ces méthodes, on peut simplement conclure que « ces humains avaient consommé ceci ou cela ». En quelle quantité ? On ne sait pas. Par exemple sur la question des céréales, qui sont généralement exclues du « régime paléo », on peut difficilement savoir si elles ont pu parfois représenter un apport conséquent ou si elles restaient une friandise occasionnelle.  »

« En gros, avec ces méthodes, on pourrait plus ou moins retrouver les mêmes traces de plantes, que ces humains aient été de gros mangeurs de viande accompagnée de petites portions de plantes variées ou bien qu’ils aient été de gros mangeurs de plantes ? »

« C’est bien possible. Par exemple, une série de publications récentes de Miki Ben-Dor et Ran Barkai (2) suggère que les humains pourraient être devenus, au moins durant une partie de leur évolution, des hyper-carnivores. »

« Qui n’auraient mangé que de la viande ? Mais ce serait en totale contradiction avec les résultats des études que l’on vient d’évoquer ! Ah, il y a donc bien une guerre de l’amidon ! ».

Justement pas. En écologie, on appelle hyper-carnivore un animal dont le régime se compose d’au moins 70% d’autres animaux. Supposons que Ben Dor et Barkai aient raison, et que nos ancêtres aient consommé 80% d’animal durant quelques centaines de milliers d’années au moins, ça laisse de la place pour un peu de plantes. »

« Mais cette fois, ce serait en totale contradiction avec l’idée que ces humains se seraient « gavés » d’amidon et autres plantes ? »

Totalement. Sauf que je te rappelle : ça, c’est la conclusion abusive. Les conclusions réelles des études ne disent pas que ces humains se sont « gavés » d’amidon, simplement qu’ils en ont consommé de manière assez régulière. 20% de plantes dans l’alimentation d’un humain, ça peut suffire à justifier une grande variété d’espèces consommées, et si l’amidon était pour ces humains crucial en certaines saisons, ou pour passer des phases difficiles, et bien, maintenir ce fameux microbiote oral aurait été fondamental même avec une faible consommation totale d’amidon.

« Il serait donc possible que nos ancêtres du paléolithique aient pu à la fois consommer régulièrement de l’amidon et des plantes et avoir été en même temps des hyper-carnivores à 70 ou 80% de viande ? »

« A moins que des études plus précises montrent le contraire, il me semble bien que ça reste bien possible, oui, et qu’il n’y a pas forcément de contradiction entre les deux hypothèses, celle de l’hyper-carnivorie et celle de la consommation d’amidon. Ce serait encore plus facile d’ailleurs de concilier toutes les données si ces humains n’avaient pas été tout à fait hyper-carnivores, avec disons entre 50 et 70% de viande dans leur alimentation. La guerre n’est pas forcément nécessaire ici. »


(1) Neanderthals carb loaded, helping grow their big brains
Ann Gibbons Sciencemag.org, 2021

(2) Lire notamment la publication principale de la série :
The evolution of the human trophic level during the Pleistocene
Ben-Dor et al. American Journal of Physical Anthropology, 2020


Ben dor barkai bandeau

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