Quelques erreurs communes à propos de Man the Hunter

A mesure que je travaille sur Man the Hunter et sur ses critiques, je m’aperçois de plus en plus que la plupart des auteurs qui le citent l’ont très mal lu (voire, pour nombre d’entre eux, j’en mettrais ma main à couper, ne l’ont pas lu du tout et se contentent de le citer de réputation). L’hypothèse de l’hominisation par la chasse qui y est présentée est très mal comprise, et, je pense, à moins que certains auteurs soient prodigieusement bêtes, souvent présentée de manière volontairement biaisée.

Voici dont quelques points qu’il faut comprendre à propos de l’hypothèse de l’hominisation par la chasse, telle que présentée dans Man the Hunter.

Bref résumé de l’idée d’hominisation par la chasse

Les auteurs partent de la constatation que la chasse aux grands animaux est une spécificité humaine parmi les grands singes (par grands animaux, on comprend, en gros, tout animal trop gros pour être consommé rapidement par un groupe de chasseurs, dont les surplus peuvent être partagés). Cette chasse aux grands animaux est supposée générer une division du travail, que l’on constate en ethnologie : la chasse aux grands animaux est pratiquée essentiellement par les hommes, même si le livre cite un certain nombre d’exemples de chasse féminine, notamment dans le chapitre 7. Les femmes s’occupent principalement de cueillette, qui est considérée dans Man the Hunter comme une activité fondamentale, jusqu’à 70% de l’apport alimentaire. Notons que l’antiquité de ce partage est présenté comme une supposition : « if women are to gather when men hunt« .

Les ancêtres du genre Homo sont compris comme principalement cueilleurs et végétariens, chassant quelques petits animaux, et possiblement, charognant, même si les auteurs ne sont pas d’accord sur la question (oui, point essentiel, il y a 75 participants au symposium qui a donné naissance au livre). L’idée est que l’irruption de la chasse aux grands animaux vient transformer ces essentiellement cueilleurs en quelque chose de totalement atypique : des chasseurs-cueilleurs. On ne sait pas trop quand. -600 000 ans est alors supposé être la date d’apparition du genre Homo, mais les auteurs du chapitre 32 qui présente l’hypothèse n’excluent pas que la période chasseurs-cueilleurs ait duré jusqu’à 4 fois plus longtemps.

Ce mode de vie chasseur-cueilleur, dans son ensemble, est censé avoir sélectionné les caractéristiques physiques, cognitives, techniques et sociales de base que l’on retrouve aujourd’hui chez tous les humains (il y a aussi une dimension anti-raciste dans Man the Hunter : « Homo sapiens are still fundamentally the same everywhere » en introduction du chapitre 32). La chasse aux grands animaux est donc comprise comme la nouveauté, qui survient quelque part dans le lointain passé humain, et en cela, elle est fondamentale, génère par elle-même un certain nombre d’innovations et d’adaptations, mais c’est le mode de vie chasseur-cueilleur, qui en est la résultante, dans toute sa complexité, qui provoque l’ensemble des innovations et adaptations dont résulte l’hominisation.

D’autant que ce mode de vie chasseur-cueilleur représente pour les auteurs à peu près 99% de la durée du genre Homo, une période bien plus longue que la période débutant au néolithique.

Man the Hunter est utilisé comme un raccourci pour « Human the Hunter-Gatherer« . C’est malheureux, parce que beaucoup de commentateurs se sont visiblement arrêtés au titre, et le titre a été regretté par les auteurs eux-mêmes. Mais il est explicitement précisé dans l’introduction du livre que Hunter sera utilisé comme raccourci pour Hunter-Gatherer (en réalité, presque tous les auteurs utilisent alternativement l’un et l’autre, et il faut une sacrée dose de mauvaise foi, ou ne pas avoir lu Man the Hunter, pour ne pas le comprendre).

Ce mode de vie chasseurs-cueilleurs s’oppose à plusieurs choses. D’abord, on l’a vu, au mode de vie ancestral presque exclusivement cueilleur, et, en tout cas, pas chasseur de grands animaux. Ensuite, au mode de vie néolithique et post-néolithique, basé sur l’agriculture. Et finalement, et c’est très important et clairement exprimé, au comportement des carnivores, notamment celui des loups, auquel des auteurs précédents ont comparé les humains : « Male Wolves  do not kill with tools, butcher, and share with females who have been gathering« .

Le partage est vu comme une part essentielle du mode de vie chasseurs-cueilleurs : « the whole human patern of hunting and gathering to share« . Le rôle des femmes n’est pas spécialement développé, on peut le regretter, mais elles ne sont pas du tout considérées comme passives et dépendantes : « early women would have not remained idle […] plant foods, which are so important in the diet of inland hunter-gatherers today, would have played a similar role in the diet of early peoples« . Les outils, il est vrai, sont vus comme fondamentaux pour la chasse. Mais pas seulement. Par exemple, puisque les produits de la cueillette se présentent en petites unités, il faut inventer des contenants pour les transporter, et c’est présenté comme une des inventions les plus fondamentales de l’évolution humaine : »the development of some sort of receptacles for carrying vegetable products may have been one of the most fundamental advances in human evolution. »

La chasse aux grands animaux doit donc être comprise comme le détonateur de quelque chose de bien plus complexe, le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, qui dans son ensemble, dans toutes ses composantes et par tous ses membres, en se perfectionnant et se complexifiant toujours, induit l’évolution de la lignée humaine vers ce qu’elle est aujourd’hui.

Ce qu’on ne peut pas dire de Man the Hunter

Qu’il ne s’intéresse qu’à la chasse et aux hommes. C’est faux. Même si la chasse aux grands animaux y tient une place plus importante que la cueillette, parce qu’elle est la particularité de l’humanité parmi les grands singes, la cueillette et le rôle des femmes ne sont pas oubliés, ils sont même présentés à plusieurs reprise comme essentiels, et le 70% de participation féminine à l’alimentation est repris partout depuis (sans jamais en citer la source, les travaux de Richard Lee, présentés dans le chapitre 4).

Que c’est une œuvre sexiste. Un jour, je vous ferai la liste des idées présentes dans Man the Hunter qui ont été reprises par les féministes, c’est éloquent. A commencer par ces 70% et par l’importance des contenants dont nous avons parlé ici, mais il y en a bien d’autres.

Que Man the Hunter se focalise sur l’idée d’agressivité, dans la lignée de l’hypothèse du singe tueur de Raymond Dart. Bien que cette idée d’agressivité, voire de cruauté, soit effectivement présente dans le chapitre 32, les notions de coopérations et de partage y sont tout autant évoquées, et la question même de l’agressivité nécessaire à la chasse est par ailleurs sérieusement mise en doute par d’autres participants dans une des discussions. D’ailleurs, Raymond Dart n’est jamais cité dans Man the Hunter, et son idée d’australopithèque tueur avait été mise en doute par Washburn, l’un des auteurs de l’hypothèse, 10 ans plus tôt [PDF]. Le vulgarisateur de Dart, Robert Ardrey, est quant à lui cité 2 fois, 2 fois pour être contredit.

Que Man the Hunter perpétue l’image romantique du chasseur héroïque rapportant à sa femme et sa progéniture transies la viande obtenue au péril de sa vie. Rien n’est plus éloigné du ton de Man the Hunter, qui reste très clinique dans ses descriptions autant que dans ses suppositions, et qui, on l’a vu, ne suppose absolument pas des femmes inactives et dépendantes, au contraire (l’idée de la femme qui balaie la grotte, ou qui n’est vue que par sa fonction reproductrice, n’est certainement pas celle de Man the Hunter).

Que l’hypothèse de l’hominisation par la chasse suppose des humains carnivores. Au contraire, on l’a vu, elle les oppose aux carnivores, et les suppose omnivores, pour qu’il puisse y avoir échange entre les produits de la cueillette et ceux de la chasse. La chasse aux grands animaux est présentée comme représentant 20 à 40% de l’apport alimentaire chez les chasseurs-cueilleurs connus, et supposée proche de ce chiffre dans le passé, ce qui est supposé largement suffisant pour modifier à la fois la valeur nutritionnelle globale de l’alimentation et le mode de vie.
De plus, le fait de cumuler chasse et cueillette y est considéré comme donnant plus de chances de survivre aux moments difficiles que seulement chasser (chapitre 9, discussion) :

MTH ch9d hunting and gathering halves failure

Que l’hypothèse de l’hominisation par la chasse suppose que les australopithèques étaient déjà des chasseurs efficaces. Ca n’a rien d’obligatoire. On pourrait même argumenter qu’au contraire, si les australopithèques avaient été déjà des chasseurs efficaces et avaient adopté le mode de vie chasseurs-cueilleurs, il y aurait eu besoin de sélectionner moins de trais typiquement humains, puisque les caractéristiques des australopithèques auraient été suffisantes au moins à un mode de vie chasseurs-cueilleurs basique. En tout cas, dans Man the Hunter, s’il n’est pas exclu que des australopithèques aient pu être chasseurs, ils sont supposés dans ce cas probablement bien moins efficaces que les humains : « Many [experts] would regard australopithecus as a still earlier hominid who was already a hunter, although much less efficient than the later forms« .

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de critiques à faire à Man the Hunter ?

Oh, si, il y en a plein. Juste pas celles-là.


Man the hunter couverture.

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