Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (1) : Une révolution culturelle ?

Je voulais faire un unique article principalement sur le premier chapitre de Sapiens (chapitre sur le paléolithique, avec une partie du 2ème), mais je m’aperçois à chaque relecture qu’il y a beaucoup plus à dire que je ne le pensais, et que le tout serait vraiment très long. Je scinde donc en plusieurs billets pour rendre la lecture plus facile.
2ème partie : Un animal insignifiant ?

Sapiens est l’un des plus formidables succès de librairie de ce début de siècle : une dizaine de millions d’exemplaires vendus à travers le monde, dont un millions en France. Mais plus que ça, le succès du livre a permis à Harari d’obtenir l’oreille des grands dirigeants mondiaux,  des innovateurs de la Silicon Valley et l’admiration des intellectuels et des médias. Le Point le décrit même comme « Le penseur le plus important du monde« . Pourtant, Sapiens semble pécher par quelques faiblesses et manquer passablement de rigueur. Je ne vais me permettre de parler que de ce que je connais le mieux, à savoir la partie paléolithique du livre, décrite principalement dans le premier chapitre, mais d’autres ont souligné les faiblesses de l’ensemble (par exemple ici, en français, et ici, en anglais).


Une révolution culturelle ?

Les titres de la première partie et du 1er chapitre résument assez bien le propos d’Harari, qui est aussi, me semble-t-il, le sentiment de la majorité des gens (enfin, pas mes lecteurs, j’espère) sur le fabuleux destin de l’humanité : une espèce faible, insignifiante, qui selon toute attente se hisse au sommet, grâce à son gros cerveau et à la maîtrise technologique que celui-ci permet. Une ascension qui survient tard, et brutalement, dans les derniers temps d’une longue et pénible préhistoire.

1ère partie : « La révolution cognitive ».
1er chapitre : « Un animal insignifiant ».

Harari précise les choses, situant vers -70 000 le soudain décollage de l’humanité, causé selon lui par une révolution cognitive, qui elle-même déclenche une révolution culturelle :

« Voici près de 70 000 ans, des organismes appartenant à l’espèce Homo sapiens commencèrent à former des structures encore plus élaborées [que celles du vivant] : les cultures. Le développement ultérieur de ces cultures est ce qu’on appelle l’histoire.
Trois révolutions importantes infléchirent le cours de l’histoire.
La révolution cognitive donna le coup d’envoi à l’histoire il y a 70 000 ans. »

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2013, page 13.

La thèse d’Harari est donc ici que les humains étaient des animaux insignifiants avant une révolution cognitive créant « les cultures », survenue brutalement il y a 70 000 ans, et déclenchant ce qu’on peut appeler l’histoire.

L’idée d’une soudaine révolution cognitive il y a 70 000 ans, et celle que les humains soient longtemps restés des animaux insignifiants, sont pourtant deux idées assez douteuses. La question « animaux insignifiants » sera pour l’article suivant, penchons-nous sur l’idée de révolution cognitive et de naissance des cultures.

Une soudaine révolution culturelle humaine ?

Le fait qu’il ait existé une révolution cognitive ou l’apparition de cultures (ce qui n’est pas la même chose) il y a 70 000 ans n’est pas du tout évident.

On peut argumenter beaucoup plus sérieusement qu’il y a eu une évolution cognitive progressive dans les lignées humaines, avec des racines déjà présentes chez les ancêtres hominidés plusieurs millions d’années avant l’apparition du genre Homo, et décelables aussi chez d’autres espèces animales, et que cette évolution cognitive permet, tout aussi progressivement quoiqu’avec une tendance à l’accélération, la multiplication et la complexification de faits culturels. Ce processus commence très tôt, et d’ailleurs une première accélération sérieuse des capacités cognitives humaines est nettement perceptible à l’apparition du genre Homo et dans les quelques centaines de milliers d’années qui suivent, grossièrement vers -2 Ma. Les bifaces apparus vers -1,7 Ma témoignent déjà de capacités cognitives accrues et d’un certain sens esthétique. S’ensuit une évolution cognitive qui conduit vers -500 000 ans à la réalisation d’armes et d’outils composites, à la domestication du feu, réalisations nécessitant une capacité cognitive encore supérieure, puis l’apparition de faits symboliques, témoignant par exemple d’une conscience nette de la mort, dont on ne sait pas au juste quand elle est apparue (forcément avant les premières traces de sépultures sûres, vers -100 000 ans). Il est de plus en plus probable qu’il n’y a pas eu de soudaine révolution cognitive, mais bien une évolution progressive, de même qu’une accumulation culturelle progressive, quoique complexe et chaotique, et ce sujet est abondamment traité, par exemple [Galway-Witham, 2019]. Et pour situer l’état des connaissances au moment de l’écriture de Sapiens, [D’Errico, 2011], [McBrearty & Brooks, 2000], qui est l’un des articles les plus cités de paléoanthropologie (plus de 2600 citations) ou [Mellars, 2007] (les références complètes sont à la fin de l’article).

« Our review of the evidence contradicts the idea that the emergence of crucial technological innovations and symbolic material culture was the result of a
sudden change in human cognition occurring in Europe or Africa approximately 40–50 ka, or just in Africa approximately 60–80 ka. »

Evolution, Revolution or Saltation Scenario for the Emergence of Modern Cultures ? D’Errico & Stringer, 2011

Capacités cognitives = culture ?

Pour Harari, cette révolution culturelle est propulsée par une révolution cognitive, et l’on comprend que pour lui les deux surviennent simultanément. Soudainement, il y a 70 000 ans, des représentants d’Homo sapiens deviennent significativement plus intelligents, et créent « les cultures ». La réalité est bien plus complexe : une évolution cognitive progressive permet l’apparition de faits culturels de plus en plus complexes, avec apparitions et disparitions répétées d’innovations culturelles durant plusieurs centaines de milliers d’années. Il y a bien une époque où ces innovations deviennent clairement visibles pour nous, quelque part entre -70 000 et -40 000 ans (ce qui est proche de la date donnée par Harari), et même spectaculaires à partir de -40 000 ans environ, mais cela ne correspond pas à une révolution cognitive, plutôt à une cristallisation d’un processus ancien, liée possiblement aux dynamiques de population : quand la densité humaine devient suffisamment importante, les innovations se multiplient, se transmettent plus facilement et s’accélèrent, sans qu’il y ait besoin de révolution cognitive [Richerson, 2009], [Powell, 2009]. Cette visibilité pour nous tient aussi au fait que, plus on se rapproche de notre époque, et plus les populations étaient nombreuses, plus il est facile de retrouver des traces de nos ancêtres : en réalité, à mesure que les méthodes d’investigation progressent, des périodes de plus en plus anciennes révèlent une complexité insoupçonnée.

Les capacités cognitives ne sont donc qu’une des causes (quoiqu’une condition nécessaire) de l’accélération culturelle, et celles de nos ancêtres d’il y a 70 000 ans n’étaient probablement pas très différentes de celles des populations ayant vécu 50 000 ou 100 000 ans plus tôt. Simplement, les faits culturels, une fois acquises les capacités cognitives qui les permettent, ont besoin d’un temps d’accumulation et de conditions adéquates de persistance et de transmission. Nos capacités cognitives actuelles sont très proches de celles des humains du paléolithique (et il y a même des arguments pour affirmer qu’elles pourraient être sensiblement inférieures), et cela ne nous empêche pas d’avoir accumulé des quantités de savoirs et d’avoir complexifié considérablement nos cultures depuis cette époque. Il n’y a pas eu forcément besoin de révolution, ni même d’évolution cognitive nouvelle pour inventer l’agriculture ou l’écriture.

Quelque chose de spécial vers -70 000 ans ?

Cette date de 70 000 ans n’est pas absurde en soi, un certain nombre d’innovation surviennent vers cette époque, des méthodes plus élaborées de débitage de la pierre, le langage articulé est probablement à ce moment-là maîtrisé (mais il est douteux qu’il apparaisse soudainement, il dérive probablement de protolangages bien plus anciens, qui se complexifient progressivement), et les populations d’Homo sapiens possèdent alors tout le bagage technico-culturel qui leur permet de se lancer dans leur conquête finale du monde.

Mais on peut aussi argumenter que vers -500 000/-200 000, l’apparition d’objets composites [Wilkins, 2012], la domestication du feu, la probable conscience nette de la mort, la présence d’objets différents selon les lieux, etc., sont déjà des faits suffisants pour définir l’existence de cultures élaborées et relativement différenciées. On peut même tenter de remonter plus loin encore [Withen, 2011]. En fait, cela dépend du curseur que vous placez pour décider qu’il y a culture(s) ou pas.

Harari ne définit pas ce qu’il considère comme suffisamment élaboré pour porter le nom de « cultures ». On peut ajouter qu’il ne donne aucune explication, aucune source, pour ce choix de date. On pourrait imaginer, pourquoi pas, dresser une liste de critères permettant de définir à quel niveau d’acquisitions cognitives, techniques, à partir de quelle somme d’éléments culturels, ou à quel niveau de réalisations ont peut considérer qu’on a l’apparition de « cultures » (encore que le seuil à choisir ne puisse être que très subjectif), et peut-être arriverait-on à -70 000 ans, mais Harari ne le fait pas. On retrouvait une idée similaire une vingtaine d’années plus tôt chez Jared Diamond dans Le troisième chimpanzé (1992), ou encore, en fiction, chez Stephen Baxter, dans Evolution (2002), que je vous recommande par ailleurs.

Les cultures sont-elles propres à Sapiens ?

L’idée que « les cultures » seraient créées par Homo sapiens est problématique. Il est certain qu’il existait des cultures avancées chez d’autres espèces, notamment Neandertal, voire notamment [Galway-Witham, 2019], et on peut même argumenter qu’il existe des cultures, certes plus rudimentaires, chez les autres grands singes [Withen, 2011] (et pas mal d’autres animaux), et donc probablement déjà chez l’ancêtre commun aux humains et aux autres grands singes.

On retombe sur le problème de définir à quel moment une culture est suffisamment élaborée pour mériter d’être considérée comme telle.

Les structures les plus élaborées ?

Harari considère que les cultures humaines sont plus élaborées que les structures biologiques.

Est-ce vrai ? C’est une question intéressante qui nécessiterait une thèse à elle seule. Mais le fait de considérer a priori que les cultures sont plus élaborées que la biologie est un postulat de départ très fort. Évidemment, les cultures humaines se cumulent à la complexité biologique, et le tout est probablement bien plus complexe que ses parties. Mais il me semble que la distinction est importante : dans le premier cas, vous considérez que la culture, en soi, vaut plus que la biologie (ce sera fondamental quand on envisagera le transhumanisme et l’émancipation humaine de la biologie). Dans le second, vous considérez que la culture apporte un plus important à un tout. Ce n’est pas, à mon sens, la même manière de considérer le monde, et l’éventuelle évolution humaine future.

Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’on peut argumenter que considérer que les cultures sont plus élaborées que la biologie revient à minimiser la complexité du tout : c’est parce que la culture vient interférer avec la biologie dans un bordel indescriptible (ou du moins très difficilement descriptible) que les sociétés humaines sont hautement complexes. Les choses seraient plus simples si les faits culturels venaient simplement écraser les questions biologiques.

Absence de preuve

Un piège particulièrement courant lorsqu’il s’agit de penser le paléolithique est celui qui consiste à confondre absence de preuve et preuve de l’absence. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas la preuve d’un comportement à une date donnée que ce comportement n’était pas présent. La paléoanthropologie va de surprise en surprise, on trouve en permanence des preuves plus anciennes des capacités humaines.

Si on ajoute à ça que même quand on a des preuves, ou au moins des indices solides, de tel ou tel comportement, telle ou telle capacité, certains auteurs n’ont simplement pas la connaissance de ces éléments, on arrive souvent à la situation présente : la description du paléolithique a peu de chances de ressembler à la réalité, et dans le doute, on a peut-être intérêt à considérer que les humains préhistoriques étaient possiblement un peu plus capables que ce dont on a la preuve directe.

Harari n’est pas spécialiste du paléolithique, et il semble en avoir une vision un peu naïve, probablement de seconde main (le fait qu’il ne cite aucune source est très problématique pour s’en assurer) et d’autant plus problématique qu’il entend, au contraire, apporter des révélations et en tirer des leçons pour la compréhension de la nature humaine.

Et les questions rapportés ci-dessus sont loin d’être les seules que pose le premier chapitre…

(à suivre)

Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (2) : Un animal insignifiant ?


Sources


L’image d’illustration est un détail d’une photographie de la grotte Chauvet par The Bradshaw Foundation.

Aspects of human physical and behavioural evolution during the last 1 million years
Galway-Witham et al.
Journal of quaternary science, 2019

Evolution, Revolution or Saltation Scenario for the Emergence of Modern Cultures ?
Francesco d’Errico & Christopher Brian Stringer
Philosophical transactions of the royal society B biological sciences, 2011

The revolution that wasn’t: a new interpretation of the origin of modern human behavior
McBrearty & Brooks
Journal of human evolution, 2000

Rethinking the human revolution new behavioural and biological perspectives on the origin and dispersal of modern humans
Paul Mellars et al.
Owbow books, Oxford, 2007 (livre)

Cultural innovation and demographic change
Richerson et al.
Human biology, 2009

Late Pleistocene Demography and the Appearance of Modern Human Behavior
Powell et al.
Science, 2009

Evidence for Early Hafted Hunting Technology
Wilkins et al.
Science, 2012

The extension of biology through culture
Whiten et al.
PNAS, 2017

Identifying early modern human ecological niche expansions and associated cultural dynamics in the South African Middle Stone Age
D’Errico et al.
PNAS, 2017

The scope of culture in chimpanzees, humans and ancestral apes
Andrew Withen
Proceedings of the royal society B, 2011

8 réflexions sur « Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (1) : Une révolution culturelle ? »

  1. Je crois que ce qu’il faut retenir dans Sapiens, c’est que sapiens s’invente un monde, se raconte des histoires et que c’est ça la révolution cognitive : arriver à inventer des choses qui n’existent pas. Les pays, les systèmes politiques, les monnaies etc. C’est cette capacité culturelle là : la variété d’interprétation et sa capacité à fédérer qui est bien différente de la capacité cognitive.

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  2. Très bon texte, je m’interroge juste sur ce passage : « Nos capacités cognitives actuelles sont très proches de celles des humains du paléolithique (et il y a même des arguments pour affirmer qu’elles pourraient être sensiblement inférieures) » Il m’avait toujours semblé que les humains avaient gagné en intelligence par rapport à nos ancêtres (notamment grâce à l’amélioration de notre alimentation). L’effet Flynn n’existe pas réellement ?

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    1. L’effet Flynn, c’est compliqué aussi. Quoi qu’il en soit, c’est un effet récent, et qui nous dit juste qu’on fait mieux que nos ancêtres récents (sous réserve encore qu’il n’y ait pas aussi des effets d’entrainement aux tests, par exemple).

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  3. Dans le cours de Jean-Jacques Hublin au collège de France

    « On est revenus d’un raisonnement en termes de présence/absence de comportement vers une vision plus complexe des choses où ce qu’on voit, en fait, ce sont des transitions, et puis des intensifications de comportements, mais qui dans le fond existent depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne l’a pensé. »

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