Yuval Noah Harari, Sapiens. Lecture critique (2) : Un animal insignifiant ?

Cet article est le second de ma série sur Sapiens, de Yuval Noah Harari. Vous pouvez retrouver le 1er article ici.

Un animal insignifiant

La seconde affirmation essentielle d’Harari concernant le paléolithique est donc que les humains sont restés, très longtemps, au moins jusqu’à la supposée révolution cognitive il y a un peu moins de 70 000 ans, des animaux insignifiants.

Il y a eu des êtres humains bien avant qu’il y ait histoire. Des animaux très proches des hommes modernes apparurent il y a environ 2,5 millions d’années. Pendant d’innombrables générations, cependant, ils ne se distinguèrent pas de la myriade d’organismes dont ils partageaient les habitats.
[…] Ce qu’il faut avant tout savoir des hommes préhistoriques, c’est qu’ils étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses.

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2013, page 13.

On retrouve là l’image d’Epinal d’hommes préhistoriques faibles, survivant à peine dans une nature hostile, proie de tous les prédateurs et peinant à trouver de quoi se nourrir. Le mythe de l’homme nu déjà présent chez Platon, donc.

Cette vision est douteuse : on sait depuis longtemps que les humains, depuis 2 millions d’années, ont un impact significativement supérieur à la normale sur leur milieu, qu’ils sont d’abord des charognards actifs, des « kleptoparasites » redoutables (c’est-à-dire capables de chasser volontairement les prédateurs pour voler leur proie), puis probablement assez vite des chasseurs efficaces d’assez gros gibier. C’est connu depuis longtemps, et probablement confirmé par exemple par une étude récente qui constate que dès le pliocène (c’est-à-dire dès les premiers représentants du genre Homo, voire dès certains pré-humains), là où les hominines sont présents en Afrique, on constate une augmentation du rythme de disparition des grands prédateurs. Mieux, la pression sur ces prédateurs semble précisément corrélée à l’évolution du cerveau des hominidés présents dans la région, et, selon les auteurs du moins, semble bien en être la seule cause explicable [Faurby, 2020]. D’ailleurs, il semble qu’au moins deux autres espèces de primates encore vivants, les chimpanzés et les babouins, soient capables de faire plus que vivre dans la crainte des prédateurs. Vivant en groupes importants, ils sont capables de tenir tête même à de grands prédateurs, voire de contre-attaquer, ce qui peut aller jusqu’à causer la mort du prédateur [Willems, 2017]. L’étude suggère que les méthodes de ces primates pourraient donner une idée de la manière dont les premier Homo erectus ont pu passer de la contre-attaque à l’attaque délibérée des prédateurs. Des chimpanzés peuvent aussi être suffisamment téméraires pour voler une proie à un léopard [Nakamura, 2019], et il y a tout lieu de penser que c’est dans ce genre de pratiques que se sont spécialisés les tout premiers humains, Habilis puis les premiers Erectus, tout en apprenant paralèlement le niveau supérieur, la chasse aux grands animaux.

Harari, en 2011, ne pouvait pas avoir connaissance de ces publications récentes, bien entendu. Mais déjà en 2011, beaucoup de publications suggéraient les capacités remarquables des premiers humains en matière d’acquisition de nourriture, et notamment la capacité de pratiquer le charognage actif [Bunn, 1993], la chasse à l’épuisement [Bramble, 2004], ou encore de pêcher certains poissons à la main [Cunnane, 2007]. Si vous voulez aller fouiller dans mes pages de données scientifiques, il y a bien d’autres publications allant dans ce sens.

Alors, évidemment, l’impact humain sur la planète n’avait à l’époque rien de comparable avec ce qu’il est devenu ensuite, ne serait-ce qu’au néolithique, mais non, les représentants du genre Homo, au moins à partir d’Homo erectus, ne sont pas des créatures « faibles et marginales ». Elles se démarquent au contraire très tôt des autres espèces.

On pourrait aussi remarquer qu’Harari n’est pas clair sur le moment où il suppose que les humains cessent d’être des créatures insignifiantes. Le terme « hommes préhistoriques » nous emmènerait jusqu’après le paléolithique. On peut supposer qu’il sous-entends « les hommes préhistoriques jusqu’à la révolution cognitive ».

Un gros cerveau longtemps inutile ?

« Nous supposons qu’un gros cerveau, l’usage d’outils, des capacités d’apprentissage supérieures et des structures sociales complexes sont des avantages immenses. Que ceux-ci aient fait de l’espèce humaine l’animal le plus puissant sur terre paraît aller de soi. Or, deux bons millions d’années durant, les humains ont joui de tous ces avantages en demeurant des créatures faibles et marginales. »

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2013, page 13.

Comme le souligne l’étude de Faurby et al., l’impact humain semble bien avoir crû à proportion de la croissance du cerveau : le cerveau évolue progressivement, et les compétences humaines et leur impact font de même. Contrairement à ce que dit Harari, il semble bien qu’un cerveau de plus en plus gros, l’usage d’outils, des capacités d’apprentissage supérieures et des structures sociales complexes aient été, à mesure de leur apparition et progression, un avantage significatif pour les humains. Faible au départ, puis progressivement, mais depuis longtemps, plus important.

Un chasseur de petits animaux ?

« Les humains qui vivaient voici un million d’années, malgré leur gros cerveau et leurs outils de pierre tranchants, connaissaient la peur constante des prédateurs, du gros gibier rarement chassé, et subsistaient surtout en cueillant des plantes, en ramassant des insectes, en traquant des petits animaux et en mangeant les charognes abandonnées par d’autres carnivores plus puissants. »

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2013, page 21.

Tout indique au contraire qu’il y a un million d’années, les techniques de chasse fondamentales, permettant au moins l’acquisition régulière de gros gibier (à l’exclusion probablement encore des proies excessivement grosses et/ou dangereuses, éléphants, buffles, etc.) étaient parfaitement maîtrisées par les humains. Seule la conception d’armes complexes, permettant de s’attaquer cette fois aux animaux les plus gros et dangereux, semble avoir attendu encore quelques centaines de milliers d’années, vers – 500 000 [Wilkins, 2012]. Mais ces armes n’étaient pas absolument nécessaires pour chasser, disons, des ongulés de la taille d’un zèbre ou d’une grosse antilope, d’autant qu’à cette période, la faune chassable à l’épuisement ou à l’embuscade était considérablement plus abondante qu’aujourd’hui, ou même qu’au paléolithique supérieur [Faith, 2019]. Et bien entendu, le charogage actif était encore parmi les options. Il y a beaucoup de discussions sur les détails de tout ça, quelle quantité de grands animaux, quelle taille, quel timing précis, etc., mais tout indique une aquisition régulière de grands animaux depuis nettement plus d’1 millions d’années.

Harari semble penser aussi, comme bien d’autres, rappelez-vous ce thread, qu’il aurait été plus facile de chasser de petites proies que de grandes. Si, bien entendu, il existe un certain nombre de petites proies lentes et faciles à attraper (tortues…), et s’il n’est pas toujours rentable de s’attaquer à de très gros animaux potentiellement dangereux [Lupo, 2016], il est en revanche plus facile et rentable de s’attaquer à des proies de taille moyenne plutôt qu’à la plupart des petites proies, rapides et difficiles à pister (lapin, lièvres, etc.), nécessitant souvent des techniques avancées (arc…) et nécessitant aussi de réussir de nombreuses chasses (combien de lapins pour avoir l’équivalent d’un Eland du Cap de 600kg, ou d’un Koudou de 200kg ?).

Une peur constante ?

Et Harari insiste encore sur cette double idée de chasse malhabile et de crainte permanente des prédateurs :

Des millions d’années durant, les êtres humains ont chassé des petites créatures et ramassé ce qu’ils pouvaient, tout en étant eux-mêmes chassés par des prédateurs plus puissants. Voici 400 000 ans seulement que plusieurs espèces d’hommes ont commencé à chasser régulièrement le gros gibier ; et 100 000 ans seulement, avec l’essor de l’Homo sapiens, que l’homme s’est hissé au sommet de la chaine alimentaire.

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 201, page 22.

D’où Harari tire ces dates (très probablement fausses, nous l’avons vu), on ne le sait pas, il ne donne encore une fois aucune référence. Selon toute probabilité, les humains se sont hissés tout en haut de la chaine alimentaire entre -2 Ma et -1 Ma. Si on en croit l’étude sur l’extinction des carnivores citée plus haut [Faurby, 2020], ce serait même entre -2,5 Ma et -1,5 Ma que se produit la plus nette accélération de l’impact humain. Et ce sont les gros carnivores, pas les petits, qui ont souffert de la concurrence humaine. Les proies volées ou chassées étaient celles que chassaient les grands carnivores.

Faurby et al. 2020 extinctions grands prédateurs
Brain expansion in early hominins predicts carnivore
extinctions in East Africa, Faurby et al., 2020

Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que la vie au paléolithique était un tranquille pique-nique et que les humains n’étaient jamais la proie des prédateurs. On ne laissait pas trainer bébé près des buissons, on ne sortait pas seul dans la savane, et on avait intérêt à rester sur ses gardes en permanence. Mais il ne semble pas juste de placer les humains, au moins depuis Erectus, dans une position intermédiaire de proies. Les dangers du monde paléolithique, nos ancêtres ont visiblement su les gérer, et n’oublions pas que précisément, ceux qui sont nos ancêtres, parmi l’ensemble des hominines, sont ceux qui se débrouillaient le mieux, puisque leur lignée a perduré jusqu’à nous :  les individus les mieux adaptés au sein des espèces les mieux adaptées. Les autres ne sont simplement pas nos ancêtres.

« Ils s’en sortaient à peine »

« Malgré les bénéfices du feu, les humains d’il y a 150 000 ans étaient encore des créatures marginales. […] toutes espèces confondues, ils étaient moins d’un million à vivre, en s’en sortant à peine, entre l’archipel indonésien et la péninsule ibérique : un simple blip sur le radar écologique. »

Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 201, page 24.

La notion de « s’en sortir à peine » est encore une notion problématique. Évidemment, les humains du paléolithique étaient très loin du niveau d’opulence que connaît un occidental moyen, mais tout indique que la lignée humaine a fait mieux que s’en sortir difficilement. Un indice intéressant étant la croissance physique constante de notre lignée, jusqu’au paléolithique moyen, et celle bien sûr de son cerveau. Une lignée dans laquelle on aurait tant peiné à s’en sortir n’aurait pas sélectionné durant 2 millions d’années les individus les plus grands et les plus lourds [Will, 2017], dotés (et nous en reparlerons) d’un organe horriblement coûteux en ressources, croissant encore plus rapidement que le reste de l’organisme (voir par exemple [Hublin, 2015]). Il semble à l’inverse que ce soit justement à la fin du paléolithique, et plus encore au néolithique, que les difficultés ont commencé pour les humains, du point de vue alimentaire du moins. Loin de s’en sortir à peine, il faut au contraire que la lignée humaine ait eu une  sécurité (à la fois alimentaire et vis-à-vis des prédateurs ) supérieure à la normale pour avoir pu évoluer dans ce sens.

Un autre élément fondamental pour appuyer l’idée que les humains préhistoriques faisaient mieux que s’en sortir à peine est le fait que les enfants humains naissent particulièrement immatures et ont besoin de soins et de protection prolongés avant d’être capables se défendre par eux-mêmes. Un enfant humain, avec sa peau tendre, son taux de gras exceptionnel et son gros cerveau, c’est du bonbon pour prédateur (vous ai-je déjà dit que les chimpanzés, quand ils attrapent de jeunes primates, ils commencent par les déguster par le cerveau ? [Gilby, 2018]). Il faut que la lignée humaine ait été incroyablement badass pour se permettre de pondre une progéniture aussi vulnérable. Harari, d’ailleurs, souligne ce point (la vulnérabilité des enfants humains), sans en tirer les conséquences : seule une lignée particulièrement capable de se défendre efficacement a pu survivre avec des enfants aussi fragiles.

Will et al. 2017
Long-term patterns of body mass and stature evolution within the hominin lineage Will et al., 2017

Un peu plus que des lucioles

En conclusion sur ce point, les humains préhistoriques n’étaient probablement pas des créatures faibles et marginales, même si leurs effectifs sont effectivement restés contenus durant cette période, et si, bien entendu, la vie au paléolithique n’a pas dû être tous les jours facile. Mais se contenter de regarder les choses sous cet angle est juste occidentalo-centré : par rapport à nos sociétés ultra-confortables, le paléolithique, c’est dur. Mais du point de vue du vivant, les humains ont réussi à se créer, progressivement certes, mais en commençant très tôt, une bulle de sécurité parfaitement inédite dans l’histoire animale, et parallèlement, à s’imposer comme des prédateurs redoutables : ni les gorilles, ni les lucioles, ni les méduses ne sont soupçonnés d’avoir causé la disparition de grands prédateurs en leur faisant concurrence ou en les attaquant pour voler leurs proies. Et c’est d’ailleurs peut-être précisément la marque du genre Homo : un genre qui, dès le départ commence à se comporter de manière « anormale », « antinaturelle », et à s’affranchir d’un certain nombre de contraintes…

Dans un haletant 3ème billet, nous parlerons muscle et cervelle.

A suivre…

Yuval Noah Harari, Sapiens, lecture critique (3) : le muscle et la cervelle

 


Sources


 

Brain expansion in early hominins predicts carnivore extinctions in East Africa
Faurby et al.
Ecology letters, 2020

We find that extinction rates in large carnivores correlate with increased hominin brain size and with vegetation changes, but not with precipitation or temperature changes. While temporal analyses cannot distinguish between the effects of vegetation changes and hominins, we show through spatial analyses of contemporary carnivores in Africa that only hominin causation is plausible.

The social organization of Homo ergaster : inferences from anti-predator responses in extant primates
Willems & van Schaik
Journal of human evolution, 2017

We thus infer that H. ergaster lived in very large groups with many males that jointly defended the group against carnivorans, and argue that these counterattacks will readily have turned into confrontational scavenging and cooperative hunting, allowing Homo to move into the niche of social carnivore.

Wild chimpanzees deprived a leopard of its kill: Implications for the origin of hominin confrontational scavenging
Nakamura et al.
Journal of human evolution, 2019

Hunting and Scavenging by Plio-Pleistocene Hominids: Nutritional Constraints,
Archaeological Patterns, and Behavioural Implications
Henry T. Bunn, Joseph A. Ezzo, 1993.

https://1000ideespourlacorse.files.wordpress.com/2018/10/bunn-et-al-1993-active-scavenging-large-animals-olduvai.png

Endurance running and the evolution of Homo
Dennis M. Bramble, Daniel E. Lieberman,
Nature, 2004

Docosahexaenoic Acid and Shore-Based Diets in Hominin Encephalization: A Rebuttal
Cunnane et al.
American journal of human biology, 2007

Evidence for Early Hafted Hunting Technology
Wilkins et al.
Science, 2012

Early hominins evolved within non-analog ecosystems
Faith et al.
PNAS, 2019

When bigger is not better : The economics of hunting megafauna and its
implications for Plio-Pleistocene hunter-gatherers
Karen D. Lupo & Dave N. Schmitt
Journal of anthropological archeology, 2016

Long-term patterns of body mass and stature evolution within the hominin lineage
Will et al.
Royal society open science, 2017

Brain ontogeny and life history in Pleistocene hominins
Jean-Jacques Hublin et al.
The Royal Society Publishing, 2015

Meat Eating by Wild Chimpanzees (Pan troglodytes schweinfurthii): Effects of Prey Age on Carcass Consumption Sequence
Ian C. Gilby & Daniel Wawrzyniak

Overall, the head was significantly more likely to be targeted first than either the torso (including viscera) or appendages. This result was driven by subadult prey, 91% of which were eaten head-first, probably because their skulls were relatively easy for chimpanzees to break with a single bite.

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