Pas si « nus »

« Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite,
avait déjà dépensé, sans y prendre garde,
toutes les facultés en faveur des animaux,
et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine,
pour laquelle, faute d’équipement, il ne savait que faire.
Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail.
Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées,
et l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes.
Et le jour marqué par le destin était venu,
où il fallait que l’homme sortît de la terre pour paraître à la lumière.

Prométhée, devant cette difficulté,
ne sachant quel moyen de salut trouver pour l’homme,
se décide à dérober l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna,
et en même temps le feu, – car, sans le feu
il était impossible que cette habileté fût acquise par personne
ou rendît aucun service, – puis, cela fait, il en fit présent à l’homme. »

Platon, Protagoras.

La version platonicienne du mythe de Prométhée est particulière. Tandis que dans les autres versions connues du mythe, celle d’Hésiode et celle d’Eschyle, la raison pour laquelle Prométhée vole le feu pour le donner à l’homme n’est pas très claire, elle est ici limpide : l’homme, oublié dans le partage des qualités, des compétences, parmi l’ensemble des animaux, l’homme nu, sans protection contre le froid ni les pierres des chemins, sans griffes ni crocs, sans force ni vitesse, est perdu s’il ne lui est pas donné quelque chose d’extraordinaire : le feu et l’habileté artiste (dans d’autres traductions, simplement « les arts »), c’est-à-dire la technique et la capacité de maîtriser les forces de la la nature, symbolisées par le feu.

Dans l’esprit de Platon, l’affaire Prométhée est l’illustration de ce que nous savons tous : l’humanité, plus ou moins débile physiquement, a essentiellement dû son salut  préhistorique à son extraordinaire cerveau et à la maîtrise du monde que celui-ci lui conférait.

Ceci nous semble aujourd’hui parfaitement évident. Yuval Noah Harari, considéré comme l’un des penseurs majeurs de ce début de siècle le précise bien dans son premier best-seller, Sapiens : « ce qu’il faut avant tout savoir des hommes préhistoriques, c’est qu’ils étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses« [1]. Et Harari d’insister sur la faiblesse des hommes primitifs et leurs difficultés de survie. Mais ceux-ci n’allaient pas tarder à dominer le monde, après être passés par « une étape significative […] la domestication du feu« , évidemment liée à la taille de leur cerveau, dont Harari explique la croissance justement par un échange entre muscles et intelligence.

Et Yves Coppens, sans doute le paléontologue le plus connu de France, d’enfoncer le clou en affirmant que l’humanité n’a évolué, depuis 3 millions d’années, qu’en transformant sa tête, et pas du tout son corps, ce qui la rend très vulnérable. Elle change sa tête, précisément, « pour trouver de nouvelles stratégies et échapper aux prédateurs » [2]. L’affaire est entendue, l’humanité n’a dû sa réussite qu’à sa seule intelligence et à sa maîtrise du monde initiée par la domestication du feu. Peu importe qu’à l’évidence, depuis notre séparation de nos cousins grands singes, nous ayons massivement modifié notre anatomie, la vision platonicienne de l’homme est là : nu, vulnérable, terrorisé par les prédateurs, mais finalement sauvé par le feu et par son intelligence.

On retrouve l’évocation d’Epiméthée chez Aymeric Caron, dans son livre « Vivant » :

Avec ta faible corpulence, ton absence de crocs, de fourrure, de carapace, de venin, puisque Epiméthée faillit, tu n’étais à l’origine qu’une pauvre bestiole à la merci des éléments et des nombreux animaux plus forts que toi. Tu étais donc voué à une disparition rapide.

Et récemment, Arte intitule « L’Espèce faible » l’un de ses épisodes de la série « Une espèce à part » consacrée à l’espèce humaine. On n’en finit plus de répéter à quel point les humains sont faibles physiquement et ne doivent leur salut qu’à leur maîtrise de la matière et de l’énergie rendue possible par leur gros cerveau.

Une autre histoire ?

Pourtant, les données scientifiques exploitées par les paléoanthropologues écrivent peut-être une autre histoire. En fait de créature sans impact, il semble que, très tôt, les ancêtres d’Homo sapiens aient su remarquablement tirer leur épingle du jeu. Des études suggèrent que, dès le stade Homo habilis (qui précède Homo erectus, qui précède Homo sapiens) ou même un peu avant lui, les humains ou pré-humains auraient pu avoir un impact non négligeable sur leur milieu, et se comporter de manière relativement agressive. Ainsi vers -2,6 à -2,5 millions d’années, l’extinction de plusieurs espèces de tortues géantes en Afrique se produit quasi-simultanément et coïncide avec l’évolution du genre Homo et le début de l’utilisation des outils en pierre de l’Oldowayen utilisés pour la boucherie [3][4]. Il est bien entendu difficile de conclure avec certitude que la consommation de ces tortues a mené à leur extinction, mais cette coïncidence n’est que la première d’une longue série.

Un peu plus tard, au menu d’Homo Habilis, une créature d’à peine 1,40m de haut et d’une quarantaine de kilos, il y a 1,95 millions d’années, on retrouve des tortues, du poisson, et… du crocodile [5]. Briana Pobiner, paléoanthropologue spécialisée dans l’alimentation des premiers humains, indique que « même les plus anciennes preuves archéologiques montrent que les premiers humains consommaient déjà des proies plusieurs fois plus grandes qu’eux, comme des rhinocéros, des éléphants, des buffles et des girafes » [6]. Et le fait est connu depuis bien longtemps avant la parution du livre d’Harari, confirmé par de nombreuses études dont vous trouverez une liste loin d’être exhaustive ici.

Plus tard, il y a 400 000 ans, des Homo erectus consomment des quantités si importantes d’éléphants au moyen-orient qu’ils en deviennent dépendants, et lorsque ces éléphants disparaissent de la région, peut-être du fait de cette chasse intensive, ils en disparaissent eux aussi [7]. L’étude précise que les éléphants contribuaient à plus de 60% à l’apport en calories d’origine animale de ces populations.
Pas mal pour des animaux insignifiants…

Et dommage que les premiers humains n’aient pas connu l’avis d’Yves Coppens. Cela leur aurait sans doute évité de modifier en pure perte : la forme et la disposition de leurs orteils, la courbure de leurs pieds, leurs talons, plusieurs de leurs tendons dont leur tendon d’Achile, les articulations de leurs genoux et de leurs hanches, la longueur de leurs jambes (augmentée significativement), la puissance de leur muscle grand fessier, la capacité de flexion de leurs hanches, la largeur de leur taille, le volume et les proportions relatives de leur système digestif, la forme de leurs épaules, la longueur de leurs bras (réduite, celle-là), d’avoir développé un ligament nuchal pour maintenir leur fameuse tête, perdu l’essentiel de leur pilosité, sauf sur la tête où elle est renforcée, développé leurs glandes sudoripares, affiné leur silhouette… [13]

Et pour quoi ? Pour courir après des proies que, selon Harari, ils n’attrapaient presque jamais, parce que, nous le savons tous et Platon le savait déjà, l’homme ne court pas vite. Quel gâchis.

Pas fort, pas rapide, mais endurant ?

A moins que d’autres scientifiques n’apportent la clé de ces modifications physiques. Comme ceux qui soutiennent qu’elles sont formidablement utiles pour courir, non pas vite, mais longtemps. D’abord, comme le souligne Davis Carrier, de l’université de l’Utah, parce qu’étant bipède, l’homme a la capacité de maîtriser parfaitement sa respiration quand il court [8]. Alors qu’à partir d’une certaine vitesse, les autres animaux sont obligés de se mettre au galop, et que cette allure particulière rend la respiration difficile, les poumons étant, à chaque mouvement du corps, comprimés par les organes de l’abdomen qui remontent violemment contre eux. Ce qui interdit aux quadrupèdes de courir longtemps au galop.

Ensuite, parce qu’étant debout et sans poils (relativement), très longilignes, les humains ont la capacité de dissiper particulièrement efficacement la chaleur. D’autant qu’ils possèdent des capacités de sudation considérablement accrues par rapport à la plupart des autres mammifères. Et cette capacité de se refroidir particulièrement efficacement serait devenue progressivement, à partir de -2 millions d’années, un avantage évolutif majeur dans la savane africaine : aux heures surchauffées de la journée, les seuls animaux capables de mener une activité intense auraient été les premiers humains.

Ce qui aurait pu faire de cet homme nu, en réalité, une formidable bête de course d’endurance, capable de mener un type de chasse particulier, connue sous le nom de chasse à l’épuisement, consistant à poursuivre une proie, si possible un grand herbivore facile à ne pas perdre de vue dans la savane, jusqu’à ce qu’il tombe d’épuisement, le souffle coupé et victime d’hyperthermie [10]. Une méthode qui rend, paradoxalement, plus facile et plus rentable la chasse aux animaux de taille moyenne que la chasse aux petits animaux. Même si on ne possède pas encore d’armes sophistiquées.

Ce serait par ailleurs cette très ancienne habitude de courir des dizaines de kilomètres qui expliquerait pourquoi les humains, encore aujourd’hui, sont capables de courir marathons et ultra-marathons pour peu qu’ils prennent le temps de s’entraîner suffisamment, ce que peu d’animaux sont capables de faire (à l’inverse, malgré toutes les méthodes d’entrainement moderne, aucun athlète n’a la moindre chance de rivaliser au sprint avec un animal modérément rapide tel qu’un lion).

Ajoutons à ça que ces premiers humains étaient capables de lancer des objets avec force et précision : les modifications anatomiques liées aux capacités de lancer apparaissent dans la lignée humaine justement il y a 2 millions d’années [11]. Cette autre caractéristique physique permet, même avant l’apparition d’armes sophistiquées, de lancer des objets et probablement de blesser une cible : même si la blessure n’est pas très grave, elle affaiblit la proie et rend plus facile la chasse à l’épuisement. Lancer efficacement des objets est en outre utile d’un point de vue défensif et pour la pratique, probablement toujours importante à cette époque, du charognage actif. Un groupe d’Homo habilis un peu coordonné et capable de lancer violemment des pierres peut tenir en respect bien des prédateurs, qu’il s’agisse de se protéger d’eux, ou de les éloigner d’une carcasse convoitée.

On peut ajouter à la liste de ces compétences physiques la possession d’une main capable de prouesses. On n’en finirait pas d’énumérer les possibilités offertes par l’agilité croissante de cet organe, mais certains auteurs suggèrent qu’elles ont pu être utiles à des activités de pêche [12] ou de récolte de coquillages, permettant d’accéder à des ressources supplémentaires en acides gras.

Avec toutes ces capacités physiques, il semble bien que les premiers humains aient été un tout petit peu moins insignifiants que des lucioles durant l’essentiel du paléolithique, et probablement avant même d’avoir domestiqué le feu ou d’avoir commencé à élaborer des objets techniques un tant soit peu sophistiqués. Il se peut que le mythe soit à revoir, et sans aucun doute, il est temps que nous cessions d’imaginer nos lointains ancêtres comme d’aimables animaux pas très capables : ils étaient à l’évidence extrêmement habiles à exploiter leur environnement, et certainement bien plus redoutables et redoutés qu’on ne l’imagine généralement.


Sources :
[1] Yuval Noah Harari, Sapiens, Albin Michel, 2015.

[2] Dans l’émission Les Grandes Questions du 12 novembre 2015, animée par Franz-Olivier Giesberg, intitulée « D’où vient l’homme ? ».
« D’abord c’est un animal qui est né de ce monde animal et qui a cause, à cause je dis bien d’un changement climatique va transformer sa tête alors que tous les animaux qui sont autour réagissent de la même manière au même changement climatique mais il y en a qui changent leurs dents y’en a qui changent leurs pattes, mais lui il se trouve qu’il change sa tête, il change pas du tout de corps donc il est vulnérable. Le changement climatique c’est un assèchement, le territoire est tout d’un coup découvert, il est très exposé aux prédateurs. Il change sa tête pour découvrir de nouvelles statégies pour échapper à la dent du carnivore, c’est tout. C’est amusant de savoir que le passage d’un certain seuil dans cette complexité du cerveau et dans ce degré de réflexion va l’entrainer ensuite jusqu’aux émissions de FOG. ».

[3] Turtles and Tortoises of the World During the Rise and Global Spread of Humanity:First Checklist and Review of Extinct Pleistocene and Holocene Chelonians.
Rhodin et al, 2015
http://www.iucn-tftsg.org/wp-content/uploads/file/Accounts/crm_5_000e_fossil_checklist_v1_2015.pdf

[4] Tortoises (Chelonii, Testudinidae). In: Harrison, T. (Ed.). Paleontology and Geology of Laetoli: Human Evolution in Context.
Harrison, T,  2011.

[5] Early hominin diet included diverse terrestrial and aquatic animals 1.95 Ma in East Turkana, Kenya
David R. Braun et al., 2010
http://www.pnas.org/content/pnas/107/22/10002.full.pdf

[6] Meat-Eating Among the Earliest Humans
Briana Pobiner, 2017
https://www.americanscientist.org/article/meat-eating-among-the-earliest-humans

[7] Man the Fat Hunter: The Demise of Homo erectus and the Emergence of a New
Hominin Lineage in the Middle Pleistocene (ca. 400 kyr) Levant
Miki Ben-Dor, Avi Gopher, Israel Hershkovitz, Ran Barkai, 2011.
https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0028689

[8] The energetic paradox of human running and hominid evolution
David Carrier, 1984
https://www.jstor.org/stable/2742907

[9] The naked truth
Recent findings lay bare the origins of human hairlessness and hint that naked skin was a key factor in the emergence of other human traits
Nina Jablonski, 2010
http://adamoliverbrown.com/wp-content/uploads/2015/02/2010_EvolutionOfHairlessness.pdf

[10] Endurance running and the evolution of Homo
Dennis M. Bramble, Daniel E. Lieberman,
Nature, 2004
https://barefootrunning.fas.harvard.edu/Nature2004_EnduranceRunningandtheEvolutionofHomo.pdf

[11] Elastic energy storage in the shoulder and the evolution of high-speed throwing in Homo
Neil T. Roach et al.
Nature, 2013
http://europepmc.org/backend/ptpmcrender.fcgi?accid=PMC3785139&blobtype=pdf

[12] Docosahexaenoic Acid and Shore-Based Diets in Hominin Encephalization: A Rebuttal
Cunnane et al.
American journal of human biology, 2007
https://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/15972/Plourde_AmJHumBiol_Vol19No4_p578-581_2007.pdf;jsessionid=36738738F149696D06C8BEB79F5449C3?sequence=3

[13] Liste d’évolutions humaines depuis 3 millions d’années, dont on pense qu’elles sont des adaptations à la course d’endurance. Source : visual.ly.

Human_Running_Adaptations

 


Je ne saurais trop conseiller cette courte vidéo de la chaine Youtube « La minute science », qui est un bijou de synthèse de la théorie de l’homme coureur d’endurance, et d’ailleurs, je ne saurais trop conseiller l’ensemble des vidéos de la chaine  :

 


Et le débat dans l’émission « Les grandes questions » du 12 novembre 2015 sur France 5, dans lequel Yves Coppens parle de la tête de l’homme (au tout début de la vidéo) :


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