Le feu et la viande (4) : pertinence chronologique de l’hypothèse animale

 

Précédemment dans Anthropogoniques
Le feu et la viande (1) : une légende urbaine ?
Le feu et la viande (2) : un problème pas si simple.
Le feu et la viande (3) : pertinence chronologique de l’hypothèse du feu

 

D’un point de vue chronologique, à côté de la thèse du feu, la thèse de la viande encéphalisatrice (moi aussi, j’ai le droit d’inventer des mots), ou plus précisément de la consommation de produits animaux encéphalisatrice, joue sur du velour. C’en est presque gênant.

Nous l’avons vu dans un autre billet de ce blog, que je vous invite à aller (re)lire : les preuves et indices d’une consommation notable de produits animaux par la lignée humaine depuis presque 3 millions d’années sont multiples : traces de découpe retrouvées sur les os, mesures isotopiques, stries dentaires, fabrication d’outils, impact sur certaines espèces animales, modification de la morphologie favorable à la course d’endurance, etc.

Mais surtout, la corrélation chronologique avec l’évolution du cerveau est frappante : nous avons déjà parlé des diminutions de populations et disparitions d’espèces de tortues géantes il y a 2,6-2,5 millions d’années (1)(2) : les faits correspondent tout de même pas mal à la première phase d’encéphalisation un peu sérieuse. D’Homo habilis vers -2 millions d’années, qui devient charognard actif, c’est-à-dire qui, au lieu d’attendre que les autres charognards aient fini leur affaire pour aller récupérer ce qui peut éventuellement rester dans les os (moelle, cervelle), se met à carrément s’organiser pour repousser ses concurrents et leur voler des carcasses mieux pourvues(3).

La certitude d’un comportement carnivore affirmé, entre -2 millions d’années et -1,7 millions d’années, avec la consommation de grands animaux(4)(5), coïncide parfaitement avec la nette accélération de l’encéphalisation que l’on retrouve à ce moment, et à l’apparition de traits morphologiques, mais aussi d’évolutions génétiques liées à la course d’endurance (là encore je vous renvoie au billet « pas si nus » et à la page de sources sur la course d’endurance).

La seconde phase potentielle d’accélération, à partir de -500 000 ans, coïncide, elle, avec la fabrication d’armes composites (6) : des lances composées d’un manche et d’une pointe en silex assemblés par des tendons et de la poix. Une arme qui commence à être sérieusement sophistiquée, qui a sans doute rendu la chasse plus efficace encore qu’elle ne l’était déjà. Là, on l’a vu, on a en revanche une concurrence sérieuse de la domestication du feu, qui survient dans cette période. Mais donc, cette domestication du feu n’est pas le seul élément important du moment.

Mais ce n’est pas tout : la toute dernière étape de l’évolution de notre cerveau, celle qui est surprenante, rappelez-vous, la perte de volume du néolithique. A quoi est-elle corrélée ? A moins d’usage du feu ? Probablement pas. Au contraire, le néolithique est selon toute vraisemblance une période d’usage accru de la cuisson : les céréales et légumineuses qui forment désormais la base de l’alimentation nécessitent impérativement d’être cuites. On devrait alors s’attendre, si la cuisson favorise l’encéphalisation, et surtout si cela s’explique par une meilleure disponibilité des glucides, à un nouvel accroissement du cerveau, puisque la part de l’augmentation des aliments glucidiques cuits augmente considérablement à l’époque. Raté, c’est l’inverse qui se produit.

Mais alors (suspense insoutenable), qu’est-ce qui, au néolithique, décroit nettement dans l’alimentation humaine ? La viande ?

La consommation de produits animaux diminue en effet sérieusement à l’adoption de l’agriculture(7), pour être assez largement remplacée par des cultures végétales, céréales et légumineuses en tête. Il y a pas mal d’études sur la question qui n’ont pas toutes les mêmes méthodologies, certaines parlent en calories, d’autres en poids, etc (ce seul aspect nécessiterait une série d’articles), mais à la fin du paléolithique, si l’on synthétise les différents travaux, on doit se trouver selon la latitude quelque part entre 30% et 90% de produits animaux dans l’alimentation.(8)

Au néolithique ? On manque là encore de données précises, mais une étude sur la stature des populations européennes suggère que la part des produits animaux aurait pu tomber vers 10 à 20% de la ration(9), ce qui est cohérent avec ce que l’on sait des sociétés agricoles pauvres étudiées par ailleurs. Une fois de plus, la coïncidence est troublante.

Bien entendu, une corrélation, même aussi bonne que celle que nous avons entre la consommation de produits animaux et l’évolution de notre cerveau ne nous assure pas que la première soit la cause de l’autre. La corrélation est frappante entre le nombre de films dans lesquels apparaît Nicolas Cage et le nombre de décès par noyade dans les piscines américaines(10), il n’est pas tout à fait certain que l’un soit la cause de l’autre. Des éléments expliquant des mécanismes d’action seraient utiles pour donner plus de poids à nos hypothèses.

C’est ici qu’approfondir les questions nutritionnelles devient crucial : parmi l’ensemble des besoins d’un gros cerveau, lesquels peuvent être réellement comblés par la domestication du feu ou par la consommation de produits animaux ? Mais l’exercice nécessite de passer un cran de technicité au-dessus de ce que nous avons vu jusque-là, et nous garderons ça pour le 5ème (mais probablement pas dernier) épisode de cette série.

Pace è salute à tutti.

(n’hésitez pas à laisser des commentaires ou des questions en bas des articles, je vous sens timides)


A suivre : Le feu et la viande (5) : construire et alimenter un gros cerveau
Vous pouvez retrouver toutes les données scientifiques utilisées dans ce blog par ici.


(1) Turtles and Tortoises of the World During the Rise and Global Spread of Humanity:First Checklist and Review of Extinct Pleistocene and Holocene Chelonians.
Rhodin et al, 2015
http://www.iucn-tftsg.org/wp-content/uploads/file/Accounts/crm_5_000e_fossil_checklist_v1_2015.pdf

(2) Tortoises (Chelonii, Testudinidae). In: Harrison, T. (Ed.). Paleontology and Geology of Laetoli: Human Evolution in Context.
Harrison, T,  2011.

(3) Hunting and Scavenging by Plio-Pleistocene Hominids: Nutritional Constraints, Archaeological Patterns, and Behavioural Implications
Henry T. Bunn, Joseph A. Ezzo, 1993.
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S030544038371023X

(4) Early hominin diet included diverse terrestrial and aquatic animals 1.95 Ma in East Turkana, Kenya
David R. Braun et al., 2010
http://www.pnas.org/content/pnas/107/22/10002.full.pdf

(5) Meat-Eating Among the Earliest Humans
Briana Pobiner, 2017
https://www.americanscientist.org/article/meat-eating-among-the-earliest-humans

(6) Evidence for early hafted hunting technology
Jayne Wilkins et al.
Science, 2012
https://cognitivearchaeologyblog.files.wordpress.com/2015/11/wilkins-2012-evidence-for-early-hafted-hunting-technology.pdf

(7) Dietary adaptation of FADS genes in Europe varied across time and geography
Kaixiong Ye et al
Nature Ecology & evolution, 2017
http://keinanlab.cb.bscb.cornell.edu/sites/default/files/papers/Ye_etal_NatEcoEvo.pdf

(8) Current views on hunter‐gatherer nutrition and the evolution of the human diet
Alyssa Crittenden, Stephanie Schnorr
America journal of physical anthropology, 2017
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ajpa.23148

(9) Stature of early Europeans
Michael Hermanussen
Hormones, 2003
http://www.hormones.gr/~osenia62/pdf/Stature_europeans.pdf

(10) Spurrious Correlations
http://tylervigen.com/spurious-correlations


Paintings_from_the_Chauvet_cave_(museum_replica)

10 réflexions sur « Le feu et la viande (4) : pertinence chronologique de l’hypothèse animale »

  1. Bha en faite, je crois qu’on est probablement plusieurs a ne pas savoir comment répondre à tes articles ou a trouver inutile de dire qu’ils sont agréables à lire… Surtout que vu le sujet, c’est peut-être pas le plus important. (Enfin, si ça fait plaisir, temps mieux!)

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  2. Ben il n’y a trop rien à dire Fabien on ne peut qu’abonder dans ce sens. C’est bien écrit comme d’ab, c’est marrant de se dire que dans une recherche google Nicolas Cage apparaîtra peut être là. hâte de lire la suite. C’est mon dada depuis mon adolescence alors ça fait du bien.

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  3. Bonjour.
    Merci beaucoup pour ce blogue que j’ai découvert que récemment et que je suis déjà impatient de lire le reste de l’article.
    Alors une petite question;
    Est ce qu’on observe là même corrélation entre coinsomatioin de viande de encephalisation chez les autres espèces hominidés ?
    Et (question un peu bête j’ai l’impression) la causalité est démontré, pourquoi les carnivores n’ont pas de gros cerveau ?
    Merci. J’ai hâte de lire la suite.

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    1. Pour les autres primates, on trouve une relation entre richesse générale de la nourriture et encéphalisation. Mais le plus souvent, le gros des aliments riches ce sont des fruits (plutôt que des feuilles). Les deux qui consomment un peu plus de viande, babouins et chimpanzés, sont parmi les plus encéphalisés. Il faudrait regarder parmi les insectivores ce que ça donne.
      En règle général, les prédateurs ont un plus gros cerveau/coef d’encéphalisation que les herbivores.
      Rien de comparable avec la lignée humaine, cependant. On peut invoquer des questions de stimuli, le fait de nous tenir debout, la libération des mains, des comportements particulier, des comportements très sociaux… Et du côté de l’alimentation, le fait que les humains aient tendance à privilégier particulièrement certaines espèces (notamment aquatiques) et certaines parties (moelle osseuse, cerveau, abats), avec une tendance à trouver beaucoup plus de lipides de cette manière. Et les lipides, on le verra, c’est important.

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